mercredi, 10 septembre 2008
mère porteuse --> gestation pour autrui
[La Croix - 09/09/08]
Étant donné la souffrance que représente la stérilité pour un couple désireux d'avoir un enfant, est-ce le comble de la « générosité » de la part d'une femme que d'assurer la gestation d'un enfant à la place d'une autre, afin de le lui remettre à la naissance ? Tel est incontestablement ce que sous-entend le changement par lequel la question des « mères porteuses » est devenue celle de la « gestation pour autrui », de la « GPA » ! Tandis que la première désignation comportait en soi une connotation critique, voire ironique ou méprisante (la femme gestante étant réduite au rôle de matrice), la « gestation pour autrui » est devenue, par le miracle d'une géniale légitimation sémantique (préfigurant une future légitimation juridique ?), le comble de la générosité humaine ! Toute grossesse supposant de grands bouleversements physiques et psychologiques qu'il n'est pas toujours facile d'accepter pour mettre au monde son propre enfant, que pourrait-on faire de mieux, en effet, que de « gester » pour autrui ?
Ne reste-t-il pas néanmoins, avant de s'incliner devant le caractère admirable d'un pareil sacrifice, fût-il « dédommagé » par de modestes émoluments, à se livrer à une petite généalogie de la générosité à l'œuvre dans la GPA ? Quel est en effet cet altruisme qui consiste à donner (ou à vendre) un être que, théoriquement, on ne possède pas ? Que, jusque-là en tout cas, on ne possédait pas ! Du moins pas de telle manière qu'il puisse faire l'objet d'un contrat par lequel il serait commandé à une femme qui le remettrait neuf mois plus tard à ceux qui seraient déclarés ses parents, s'engageant à renoncer à tout droit de regard sur son devenir, au même titre que le propriétaire d'un bien vendu perd, par là même, tout droit sur ce dernier ?
Si tel devait être le cas en France, comme dans d'autres pays où la GPA est déjà autorisée, à quelle modification du statut de l'enfant, et par conséquent des êtres humains en général, serions-nous en train d'assister, pour qu'ils puissent être ainsi « négociés » ? À l'heure où des associations protectrices des animaux s'offusquent, non sans raison, que le droit assimile purement et simplement l'animal à une chose dont le maître peut donc disposer comme bon lui semble, allons-nous ainsi accepter une pratique qui revient à faire de l'enfant un produit élaboré pour la satisfaction de ses futurs propriétaires ? Quelle est donc cette générosité qui convertit l'enfant en bien ?
Il est vrai, objectera-t-on, que la gestatrice pour autrui ne donne pas l'enfant dont elle a assuré la gestation puisqu'il ne lui a jamais appartenu, dans la mesure où elle s'est engagée à remettre le nouveau-né à ses commanditaires ! À ceci près que l'affaire n'est pas si claire puisque (nos sociétés concevant encore qu'une femme ne parvienne pas à se détacher de l'enfant qu'elle a porté pendant neuf mois) peut être prévue pour elle une possibilité de rétractation lui permettant de garder l'enfant quand s'en séparer lui paraît finalement impossible. Et si elle ne se rétracte pas, la gestatrice ne fait alors que prêter ou louer son propre corps, mettant alors un terme au principe de l'« indisponibilité du corps humain ». Sommes-nous ainsi condamnés à assister, dans le même mouvement, à une chosification de l'enfant et à celui du corps de la femme ?
Les généreuses gestantes seront-elles d'ailleurs uniformément recrutées dans tous les milieux sociaux ou, comme les nourrices d'autrefois, les candidates ne seront-elles pas surreprésentées dans les milieux socialement défavorisés ? Que vaudrait alors une générosité conditionnée par l'environnement de celles qui s'y prêtent ?
Et si l'apaisement de la souffrance des couples stériles devient prioritaire au point qu'on puisse délibérément provoquer une rupture avec la femme qui l'aura porté en se prédisposant par avance à l'abandonner, allons-nous voir voler en éclats le principe, martelé par les commissions d'adoption, suivant lequel il s'agit de « donner une famille à un enfant et non le contraire », afin de bien faire comprendre à la famille adoptive qu'il faut d'abord secourir un enfant en détresse, et non combler le manque d'un couple en mal de progéniture ? Ces commissions auront-elles leur mot à dire sur les qualités des futurs parents recourant à la GPA ? Et sinon, que deviendra leur légitimité concernant l'adoption elle-même ?
Dans un cas, s'agira-t-il de « donner une famille à un enfant », tandis que, dans l'autre, il s'agira de « donner un enfant à une famille » ? Dès lors, cela ne revient-il pas à inverser les rapports parents-enfants, ces derniers étant placés en position de consoler, dès leur naissance, leurs parents orphelins ?
Danielle Moyse, Docteur en philosophie, chercheur associé au Centre d'Etudes des mouvements sociaux (CNRS-EHESS)
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lundi, 04 août 2008
Mères porteuses, le créneau indien
[Le Monde - 04/08/08]
Choquée à l'idée que "la technologie puisse mettre au monde des enfants", Puja hésita. Avait-elle le droit de refuser ? Lourdement endetté, le couple pouvait difficilement renoncer aux 2 500 euros offerts par la clinique. Invoquant le mythe du conte épique indien Ramayana, Rajesh rappela à sa femme ses devoirs : "Lorsque le dieu Rama a dû se réfugier, seul, dans la forêt, pendant quatorze ans, Sita a bravé tous les dangers pour le rejoindre et remplir son devoir d'épouse." Quelques semaines plus tard, Puja et son époux partirent s'installer avec leurs enfants à New Delhi.
La famille occupe désormais un deux-pièces exigu, loué 60 euros par mois, dans la lointaine banlieue de Delhi, où les maisons de brique, construites à la hâte, battent en brèche les derniers remparts de végétation. C'est la première fois que Puja vit loin de son village. A 24 ans, celle qui a déjà accouché de deux enfants portera bientôt l'embryon d'un couple de producteurs de cinéma d'Hollywood. "Le Bollywood des Etats-Unis", s'exclame Rajesh, qui aimerait vaincre les dernières réticences de son épouse. Le couple recevra près de 130 euros par mois de grossesse et 1 000 euros à l'accouchement. Toutes les semaines, ils ont rendez-vous chez le docteur Gupta pour des tests médicaux.
En plein coeur de New Delhi, la clinique se repère facilement grâce à sa pancarte, "Lieu de naissance de la joie", et aux dizaines de sandales entassées au pied de l'escalier. Dans la salle d'attente, les patients, pieds nus, ne quittent pas des yeux la comédie romantique diffusée à la télévision. Ici, les ovules et les spermatozoïdes font l'objet d'une attention particulière. "Vous êtes priés de ne pas utiliser de parfum, ni de lotion après rasage. Ces odeurs sont mauvaises pour les ovules et les spermatozoïdes", avertit une pancarte, placée à côté de Ganesh, dieu de la prospérité.
Le docteur Gupta est un "spécialiste de la fertilité", comme l'indique sa carte de visite. Chaque mois, il reçoit, trente demandes de couples étrangers. "Ici, les femmes ne trompent pas leur mari. Elles ne boivent pas d'alcool, ne fument pas et ne se droguent pas. Elles sont en excellente santé", affirme le docteur. Face à lui, Puja, le visage creusé par les cernes, a les mains crispées sur le tissu bleu de son sari. Elle doit attendre encore quelques semaines avant de recevoir l'embryon du couple américain, le temps de terminer l'allaitement de son dernier enfant, âgé seulement de 8 mois. Le docteur Gupta tente de la rassurer : "Nous avons en Inde les mêmes technologies qu'en Occident et nous sommes aussi compétents."
Après l'informatique, les grossesses se délocalisent en Inde. L'opération, qui peut coûter en Inde jusqu'à 20 000 dollars (13 000 euros environ), est cinq fois moins chère qu'aux Etats-Unis. Des agences se sont même créées dans le but de recruter des mères porteuses. A Anand, une petite ville de l'ouest de l'Inde, une clinique a construit une résidence pour loger, durant leur grossesse, les mères, qui ont la possibilité de suivre des cours d'anglais et d'informatique. Pour porter le bébé d'un couple étranger, rien n'est plus simple. La "clinique de la fertilité", à Bombay, propose sur son site Internet un formulaire de candidature. La postulante doit avoir eu au moins un enfant et répondre à une série de questions, dont celle-ci : "Dans le cas d'une malformation, accepteriez-vous un avortement ?"
Les demandes de couples étrangers auraient quadruplé l'année dernière. En l'absence de régulation, ce nouveau "marché", évalué à 450 millions de dollars (près de 290 millions d'euros), est en pleine croissance. La seule protection juridique à laquelle peut prétendre Puja tient dans les quelques pages de son contrat signé avec le couple américain. L'essentiel concerne le mode de rémunération. En cas d'accident ou de malformation du bébé, les clauses restent allusives. En Inde, les seules directives, données par le Conseil de recherche médicale indien, un organisme public de recherche, sont jugées insuffisantes par les défenseurs des droits des femmes. La section 3.10 recommande, par exemple, que l'âge maximum légal soit fixé à 45 ans. L'âge minimum légal n'est même pas mentionné.
"Et si la mère meurt à la naissance ?", s'interroge Bhavana Kumar, coordinatrice au Conseil national des femmes. "En l'absence de loi, les mères porteuses s'exposent à tous les dangers", conclut-elle. En Inde, la pratique de la maternité par substitution n'est pas nouvelle. "Il arrivait qu'une femme porte l'enfant de sa soeur, stérile. Mais on restait dans le cadre familial. Désormais, le corps peut être exploité commercialement. C'est la porte ouverte à tous les abus", avertit le docteur Girija Viyas, la présidente de la Commission nationale des femmes. Récemment, la commission nationale a recueilli le témoignage d'une femme qui, après avoir accouché sept ou huit fois, aurait rencontré de sérieux problèmes de santé.
Le 25 juin, la ministre indienne des femmes et de la protection de l'enfance, Renuka Chowdhury, a promis le vote d'une loi au cours des dix prochains mois. Il n'est pas question d'interdire la pratique commerciale, mais de mieux la réguler. "Nous ne voulons pas que la maternité par substitution devienne un commerce d'organe, sans entrave. L'Inde en est devenue un pôle d'attraction à bas coût. Nous devons mettre en place un organisme régulateur", a précisé Mme Chowdhury. La loi devrait prévoir notamment un accompagnement psychologique pour la mère au moment de l'accouchement et une limitation du nombre d'accouchements pour autrui. L'âge légal pour une mère porteuse devrait être compris entre 22 et 45 ans.
Même si une loi est votée, les couples étrangers ne seront pas tout à fait protégés, ajoute le docteur Asha Jaipuria, obstétricienne : "Qu'est ce qui peut garantir aux parents que certains de leurs ovules ou spermatozoïdes ne seront pas conservés pour être ensuite revendus à des mères indiennes désirant avoir un bébé au teint clair ?"
Julien Bouissou
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vendredi, 04 juillet 2008
Priorité doit être donnée à l'enfant !
[Le Figaro - 03/07/2008]
Sans nier la présence de générosité et d'amour dans ces parcours, nous contestons la pratique des mères porteuses comme contraire à l'intérêt des enfants et à celui des femmes qui les auront enfantés sous contrat.
La « gestation pour autrui » (selon le nom qu'on veut imposer) suppose de dissocier trois fonctions maternelles en les répartissant entre plusieurs femmes : la génitrice fournira ses gènes, la « gestatrice » enfantera et l'éducatrice élèvera. Constat révélateur, alors que la fécondation in vitro avec donneuse d'ovocyte fait de l'enfantement le facteur déterminant de la maternité, c'est ici l'apport génétique qu'on veut privilégier. Le contrat de livraison du nouveau-né ravale la grossesse au rang de simple prestation de service sous l'autorité des titulaires du « projet parental ».
Tout cela est ingénieux, mais comment ne pas voir qu'il est injuste de programmer, avant même la conception d'un être humain, la rupture de la relation mère-enfant qui s'établira pendant la grossesse ?
Nier l'importance de la vie intra-utérine dans la construction d'une personne est absurde. Les découvertes scientifiques ne cessent de confirmer que chacun naît avec l'acquis des neuf mois durant lesquels sa sensibilité se forge par interaction avec son environnement. C'est à ce moment que peuvent être générés certains troubles du caractère ou du comportement. On connaît les conséquences sur la santé du fœtus d'une dénutrition maternelle et de déficits vitaminiques, de l'alcool, du tabac et des stupéfiants. Son développement psychosocial est aussi tributaire de ce qu'il perçoit par ses sens (sa mère, mais aussi la voix paternelle). Les émotions maternelles lui sont transmises, via le placenta, par des modifications hormonales et des médiateurs neuro- endocriniens. Des bébés naissent donc stressés par les événements endurés par leurs mères, mais la plupart bénéficient heureusement du contexte affectif porteur de la grossesse qui préfigure la suite des relations familiales. L'idée de grossesses « désaffectivées » n'est pas conforme à la nature humaine.
Pour légitimer cette pratique, certains veulent l'assimiler à l'adoption. Mais l'adoption est organisée dans l'intérêt de l'enfant pour pallier un accident de vie, alors que la gestation pour autrui impose cet accident de vie à un enfant, objet d'un désir d'adultes. Dans un cas, on tente de réparer une rupture précoce, dans l'autre on la programme. Il ne faudra pas s'étonner si, devenues adultes, les personnes nées de mères porteuses se plaignent d'avoir été délibérément malmenées à un âge sans défense.
La mère porteuse subit elle aussi une atteinte à sa dignité en prêtant son corps pour une transaction intime. La maternité n'a rien d'un travail industriel ou artisanal ; elle inaugure une histoire familiale marquée par la responsabilité d'un adulte sur le destin d'un enfant. L'éclatement de la maternité a déjà provoqué des imbroglios qui prouvent, par l'absurde, sa gravité. Que se passera-t-il si un diabète ou une hypertension de la porteuse menace le développement de l'enfant ? La médecine prénatale impose parfois des décisions difficiles : quelle sera la place du couple demandeur si la vie du fœtus ou celle de la porteuse sont en jeu ? La capacité pour cette dernière de recourir librement à l'IVG ou à l'IMG souligne l'incohérence du découpage de la maternité. Et pourquoi, à l'inverse, ne prévoir que trois jours après la naissance (délai prévu pour retourner les objets achetés par correspondance !) pour laisser la porteuse se dédire, alors que trois mois sont prévus pour l'accouchement sous X ?
Au total, que de telles dérives soient autorisées dans quelques pays n'exonère pas la France de les considérer comme inhumaines. Des sénateurs qui heureusement ne représentent pas l'avis de leur Assemblée disent s'être laissé infléchir après un voyage d'étude. Ils en sont revenus avec l'idée de légaliser les mères porteuses de façon « encadrée ». Par « précaution », ils ont proposé que la « gestatrice » soit déjà mère, au risque d'impliquer d'autres enfants dans la confusion généalogique : comment une femme enceinte peut-elle faire admettre à ses enfants qu'elle devra abandonner son bébé ? Une telle annonce les laissera dans la peine et l'insécurité. Chacun sait par ailleurs qu'entrouvrir la porte alimenterait des revendications élargies. Des groupes homosexuels et certains célibataires réclament déjà l'accès à la gestation pour autrui. L'intérêt des enfants devrait-il s'effacer devant les souffrances des adultes ? Ce sont toujours des désirs mal régulés qu'ils soient légitimes ou non qui provoquent les atteintes aux droits de l'homme.
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mercredi, 02 juillet 2008
Mères porteuses, à quel prix ?
[Le Monde - 01/07/08]
Mais derrière la souffrance des couples qui ne voient d'autre solution pour enfanter que la gestation pour autrui, on ne peut pas ne pas remarquer la survalorisation de la génétique. Elle s'inscrit dans une définition de l'individu par ses seuls gènes, qui ouvre la porte au renfermement sur soi ou à des pratiques contestables, comme on l'a vu pour les tests ADN. On revient au pedigree plus qu'à la mixité et à l'ouverture sur l'autre.
Cette démarche est différente de l'adoption, du parrainage, du don de sperme, d'ovule ou d'embryon, qui relativisent l'apport de la génétique pour valoriser la parentalité dite "d'intention". On ne peut comparer, comme le font certains, la gestation pour autrui aux dons de gamètes sans ajouter à la confusion des repères.
La mère est celle qui accouche, mais l'enfant peut avoir une parentalité multiple. La grossesse n'est pas un simple portage, c'est une expérience fondamentale qui façonne les deux protagonistes : la future mère et l'enfant en gestation. On découvre à peine la complexité et la richesse des échanges entre la mère et l'enfant in utero. Ce ne sont pas des élucubrations de psychanalystes. Les chercheurs scientifiques de toutes les disciplines n'en sont qu'au début de leurs découvertes concernant les mécanismes de ces échanges et leurs conséquences.
Même les animaux n'y échappent pas : les embryons d'étalon portés par une solide jument se retrouvent avec des caractéristiques repérables de la jument porteuse. Faut-il, au nom de la filiation génétique, organiser la venue au monde d'enfants portés par une femme dont le travail psychique conscient et inconscient consistera à pouvoir l'abandonner ? On peut imaginer son ambivalence si, comme il est prévu, elle garde la possibilité de se rétracter à l'accouchement et les conséquences pour l'enfant d'une rétractation... Faut-il, au nom de la souffrance de parents infertiles, croire que l'amour peut tout, et réduire ces échanges à... rien ?
L'inégalité - vécue comme une injustice - devant la fertilité est mise en avant par certains pour justifier la gestation pour autrui pour les couples infertiles. C'est oublier qu'en matière de vie en général et de procréation médicalement anonyme (PMA) en particulier, on est dans le règne de l'injustice : à ce jour, la moitié des couples qui ont recours à la FIV n'auront pas d'enfant. On peut certes espérer améliorer cet état de fait, mais il y aura toujours des limites.
S'adjuger douze mois de la vie d'un être humain, ce n'est pas rien ! Une grossesse, ce n'est pas toujours simple, et une mère porteuse n'est à l'abri ni d'une fausse couche, ni d'une césarienne, ni de complications, ni de porter un enfant malade, ni d'un baby blues. Ses propres enfants devront intégrer l'idée que l'enfant qu'elle porte n'est pas un frère ni une soeur, qu'il n'a pas été conçu avec leur père et qu'il sera (aban)donné à une autre famille dès la naissance. La société peut-elle exposer de la sorte ces enfants au bon vouloir de leur mère ? Et le couple ? Et le mari ? Messieurs les députés, que diriez-vous si votre femme vous annonçait qu'elle allait porter un enfant pour un autre couple ? Mesdames les députées, allez-vous donner l'exemple ?
N'est-ce pas une forme majeure d'aliénation du corps de la femme ? La principale motivation est et restera une motivation économique liée ou non à une réparation psychique, consciente ou non, qu'il paraît douteux d'encourager. Il y a sûrement de par le monde des prostituées libres de choisir l'usage qu'elles veulent faire de leur corps, mais la très grande majorité sont exploitées et n'ont pas le choix.
Il n'y a qu'à regarder les offres financières faites aux mères porteuses - qu'elles aient eu ou non des enfants - pour comprendre que la régulation n'est qu'un cache-misère et que les dérapages sont inscrits dans la démarche même de légaliser cette forme de prostitution au nom de la souffrance des couples qui ne peuvent procréer mais qui peuvent payer. Certes le tourisme procréatif existe. Dans ce contexte, tenir sur des positions de principe paraît rétrograde. Mais les contraintes dont on veut se débarrasser au nom de la liberté des uns et des autres sont autant de remparts contre les dérapages.
Certes, des enfants de parents français ont été portés par une femme californienne ou ukrainienne. Les parents ont agi en connaissance de cause, mais font pression sur la justice française - au nom du bien-être de l'enfant -, sujet sensible s'il en est, pour faire reconnaître la filiation. Si l'on considère que la mère est celle qui a accouché, l'enfant qu'elle a abandonné ne pourrait-il être adopté par le couple qui a l'intention de l'élever et qui se trouve être les parents génétiques ? Manière de ne pas faire comme s'il ne s'était rien passé. Car, aujourd'hui, l'enjeu que pose chaque technique de procréation assistée est de savoir s'il est possible ou non de l'humaniser en instituant la parenté sans confusion sur les origines.
Ces réflexions intéressent la société tout entière et, au premier chef, les parents qui veulent à tout prix un enfant, dont on dit, à tort, qu'il n'a pas de prix.
Caroline Eliacheff - René Frydman
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mardi, 01 juillet 2008
Mère porteuse, où est l'intérêt de l'enfant
[Le Figaro - 30/06/2008]
Prêt-à-porter, téléphone portable, mères porteuses… On n'arrête pas le progrès ! Le Sénat vient de rendre son rapport sur le sujet, ouvrant la perspective d'une réglementation de la pratique des mères porteuses, dite «maternité pour autrui». Les raisons qui ont conduit le législateur, en 1994 comme en 2004, à refuser la légalisation, seraient-elles donc obsolètes ? La maternité pour autrui serait-elle devenue soudain respectueuse des femmes et de leur féminité ? Quel tour de magie en aurait fait un cadre adéquat pour que les enfants viennent au monde ?
La mère porteuse s'engage à porter un enfant, à l'abandonner à sa naissance et à le remettre au couple demandeur. Elle rend, en apparence, généreusement service à des couples sans enfant. Mais à quel prix ? Qui paiera l'addition ? Quoi qu'on en dise, l'enfant et, aussi, la femme gestatrice. L'actuelle prohibition légale protège donc autant les enfants à venir que les femmes concernées, et la légalisation de la pratique priverait les uns comme les autres de cette protection.
Il y a bien un lien entre maternité pour autrui et argent car on n'a jamais vu de femme aisée se proposer pour rendre ce service. Un marché s'était mis en place en France avant que la loi n'interdise cette pratique en 1994 ; le dédommagement était estimé à 50 000 francs de l'époque. Des intermédiaires mercantiles ne reversaient que le quart des sommes encaissées à la gestatrice, exploitant ainsi la détresse des uns et des autres. La maternité pour autrui à titre gratuit est illusoire et le rapport du Sénat envisage au moins un «dédommagement», sans compter le «cadeau» que la femme pourra recevoir en remerciement (une voiture, un voyage…). Et, quand bien même elle ne serait pas rémunérée, quel est ici son rôle si ce n'est celui d'un «outil de production» lorsqu'elle met au service de tierces personnes ce qu'elle a de plus intime à son être, ce qui la distingue en tant que femme, sa capacité gestationnelle ?
Quant à l'enfant, en voilà une chance pour lui de naître via le recours à une mère porteuse ! En attendant le bébé autoporté, qui n'aura même plus besoin de ce type d'intermédiaire, le voilà au cœur d'un imbroglio biologique et psychique dont il devra s'accommoder pour trouver sa place et ses repères généalogiques. Citons, par exemple, le cas (soumis au tribunal d'Aix-en-Provence) de l'enfant qui découvre que celle qu'il considérait comme sa mère est en réalité sa tante et que celle qu'il considérait comme sa tante est sa mère par le sang… La maternité pour autrui ne serait certes pas le seul contexte délicat pour un enfant. Mais en quoi cela justifierait-il d'ajouter cette pratique à la liste des situations à risque pour lui ? Remarquons qu'on est loin de la fécondation in vitro «classique», car le processus de la maternité pour autrui n'est pas achevé avec la naissance de l'enfant, mais avec sa remise au couple commanditaire. Les meilleures intentions ne peuvent changer ce qui est un fait : l'enfant est l'objet d'un contrat, contrat qui suppose une remise de l'enfant. On est bien loin aussi de l'adoption, qui permet d'offrir une famille à l'enfant qui est privé de la sienne alors que la maternité pour autrui revient, elle, non pas à compenser mais à susciter cette difficulté, laquelle, si elle n'est bien entendu pas voulue pour elle-même, n'en est pas moins acceptée de façon délibérée.
L'intérêt de l'enfant ? Légaliser la pratique ou même, seulement, régulariser l'état civil des enfants ainsi nés, réduirait à néant la protection assurée par la loi. On croit servir l'intérêt de l'enfant en régularisant sa situation ? En fait, on dessert l'intérêt de l'enfant en général en banalisant la violation de la loi adoptée justement pour son bien.
L'enfant ne doit pas payer le prix des actes des adultes. Hélas, de nombreuses hypothèses existent dans lesquelles l'enfant paie le prix des actes des adultes. La loi ne peut pas tout arranger. Peut-on sérieusement à la fois prendre le risque de concevoir un enfant dans des conditions qui présentent de forts risques psychologiques pour lui et le placent dans une situation juridiquement confuse pour, ensuite, se fonder sur l'intérêt de ce même enfant pour exiger de la justice qu'elle démêle la confusion créée ?
L'amour que recevrait l'enfant n'est pas en cause, mais les circonstances, objectives, qui lui sont imposées pour venir au monde. S'il faut réparer au mieux les accidents que la vie impose aux enfants, n'est-ce pas criminel de leur imposer ces mêmes maux de façon délibérée ?
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