vendredi, 23 mai 2008
Comment chrétiens et musulmans parlent-ils de Dieu ?
[Commission doctrinale des évêques de France - 23/05/08]
1. Il convient d’emblée de préciser de quel point de vue nous parlons de Dieu. S’il s’agit de Dieu avec lequel la créature humaine est en relation par l’acte de foi, la prière, le désir d’accomplir sa volonté, de lui plaire et même de l’aimer (ce qui est vrai dans le courant mystique de l’islam), en tant qu’entité éternelle, créatrice, bienveillante … christianisme et islam peuvent se reconnaître sans trop de difficulté. De même, une approche métaphysique révèle de nombreuses similitudes.
Mais une convergence aussi apparente, soulignée par le choix des qualificatifs que retient le Concile, ne peut pas laisser dans l’ombre des différences et même des oppositions radicales. La façon dont chrétiens et musulmans parlent de Dieu est très différente.
- L’islam insiste très fortement sur l’unicité de Dieu et ne peut pas accepter la révélation du christianisme portant sur le fait que Dieu est Père, Fils et Esprit. La notion de Trinité n’est pas comprise. Elle est refusée au nom du rejet du polythéisme. Le texte du Coran est généralement compris par la tradition musulmane pour estimer que les chrétiens ont altéré, voire falsifié les Ecritures bibliques pour leur faire affirmer la Trinité (Coran 4,171 ; 5,116).
- Non seulement, il ne peut pas y avoir plusieurs personnes en Dieu, mais encore il ne peut pas y avoir d’incarnation. Celle-ci, pour l’islam, est une atteinte à la transcendance de Dieu. En effet, l’islam estime que Dieu est très proche de l’être humain, mais également d’une nature totalement différente de lui. Les musulmans refusent « d’associer » toute créature à Dieu. Il n’est donc ni possible ni sérieux d’affirmer qu’un être puisse être vrai Dieu et vrai homme (Coran 3,59 ; 5,72 ; 43,59).
Il faut bien dire que l’impression qui émane d’une lecture du Coran par les chrétiens est que son information concernant le christianisme est très pauvre et bien souvent inexacte.
- Le Coran refuse la mort de Jésus sur la croix. En réalité, dit-il, la crucifixion de Jésus fut pour les témoins de la scène une apparence ou une illusion (certains commentateur parleront plus tard d’un sosie qui aurait été crucifié à la place de Jésus, que Dieu a élevé auprès de lui). De ce fait, il n’y a plus de salut qui vienne par le Christ Jésus (Coran 4,157-159). Celui-ci est seulement un grand prophète, né de la Vierge Marie, qui est venu apporter aux hommes l’Évangile, un message provenant réellement de Dieu, mais qui a été déformé par les chrétiens. Jésus est donc un simple homme.
Pour l’islam, Jésus étant prophète, subit normalement des épreuves, mais puisqu’il est vraiment un envoyé de Dieu, il ne peut connaître d’échec final.
- L’islam ignore toute médiation et rejette ce qui lui semble être un obstacle entre Dieu et les hommes alors que pour le christianisme le salut est donné par le Christ, le seul médiateur entre Dieu et les hommes.
- Pour l’islam comme pour le christianisme, Dieu parle aux hommes et il existe des Écritures saintes. Mais les conceptions de la révélation sont très différentes : le Coran est le fruit d’une dictée de Dieu à Mohammed, il est la parole de Dieu telle que Dieu lui-même l’exprime et la prononce. On ira jusqu’à dire que le Coran est éternel et incréé. Mais cette position majoritaire est, aujourd’hui, l’objet de débats parmi les savants et croyants musulmans. Certains, parmi eux, n’hésitent pas à parler d’interprétation du Coran. Pour les chrétiens, c’est Dieu qui a inspiré les auteurs bibliques qui ont rédigé les livres de la Bible en se servant des mots et des formes littéraires de leur temps.
- Pour les musulmans, les affirmations du Coran ont l’autorité de la Parole de Dieu. De ce fait, le dialogue dogmatique est rendu bien difficile sur ces questions essentielles. Sans ignorer ces différences fondamentales, il faut noter que le dialogue est possible sur d’autres domaines de la foi, comme la prière, la vie morale, la création, le sens de l’homme.
2. Il convient d’approfondir cette question en relevant avec soin des points d’appui pour un vrai dialogue. Vatican II a cette phrase : « Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour » (Lumen gentium n° 16).
Notre perception du mystère de Dieu n’est pas la même. Pour les chrétiens, l’incarnation du Fils de Dieu a transformé les choses : « Dieu, personne ne l’a jamais vu, le Fils Unique qui est tourné vers le sein du Père, nous l’a fait connaître » (Jean 1,18).
Le dialogue théologique portant sur Dieu se construit dans un climat dans lequel on se livre personnellement dans son intimité. Il demande de la sympathie entre les interlocuteurs. Mais il exige en même temps une réelle clarté de l’identité de la foi chrétienne. Ce que le Christ nous a fait connaître de Dieu est d’une exceptionnelle richesse : contempler la Trinité et en parler, c’est montrer comment elle est la source de notre vie spirituelle et de notre manière de nous comporter.
Il est bon de renvoyer à l’allocution du Pape Jean-Paul II à Casablanca pour de jeunes musulmans, le 19 août 1985 (voir DC 1985, pp. 942-946). En voici quelques extraits : « Je crois que nous, chrétiens et musulmans, nous devons reconnaître avec joie les valeurs religieuses que nous avons en commun et en rendre grâce à Dieu. Les uns et les autres, nous croyons en un Dieu, le Dieu unique, qui est toute justice et miséricorde ; nous croyons à l’importance de la prière, du jeûne et de l’aumône, de la pénitence et du pardon ; nous croyons que Dieu nous sera un juge miséricordieux à la fin des temps et nous espérons qu’après la résurrection, il sera satisfait de nous et nous savons que nous serons satisfaits de lui. La loyauté exige aussi que nous reconnaissions et respections nos différences. La plus fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur la personne et l’œuvre de Jésus de Nazareth. Vous savez que, pour les chrétiens, ce Jésus les fait entrer dans une connaissance intime du mystère de Dieu et dans une communion filiale à ses dons, si bien qu’ils le reconnaissent et le proclament Seigneur et Sauveur. Ce sont là des différences importantes, que nous pouvons accepter avec humilité et respect, dans la tolérance mutuelle ; il y a là un mystère sur lequel Dieu nous éclairera un jour, j’en suis certain » (p. 945).
Enfin, dans son récent voyage apostolique en Turquie, le Pape Benoît XVI a déclaré aux responsables des affaires religieuses du pays : « Le Pape Grégoire VII parlait de la charité spéciale que se doivent réciproquement les chrétiens et les musulmans puisque « nous croyons et nous confessons un seul Dieu, même si nous le faisons de manières diverses, chaque jour le louant et le vénérant comme créateur des siècles et souverain de ce monde » (Patr. Latine, 148, 451 – cf. D.C. 2007 p. 12).
† Pierre-Marie CARRÉ
Président de la Commission doctrinale
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mercredi, 11 juillet 2007
Donner un sens au non-sens
Cette jeune fille de vingt ans que je vais voir à l'hôpital m'apprend qu'elle est renseignée sur son état : elle est atteinte d'un cancer et va mourir dans quelques mois, alors qu'elle est très belle, pleine de talents et qu'elle était promise à un magnifique avenir. Pour elle et ses proches, le fait d'être fauchée à vingt ans est absurde, n'a pas de sens. Elle me dit : "Je me révolte.3 Bien loin de me scandaliser de sa révolte, je lui réponds : "Je me révolte avec vous." Elle s'étonne, croyant que j'allais lui dire que la révolte est un péché. Devant le non-sens, devant l'absurde, la révolte est saine.
Ce père de famille de quatre enfants qui meurt subitement à cause d'un coup de frein maladroit sur une route mouillée, c'est absurde. Un raz de marée et voilà des milliers de Pakistanais réduits à la famine, c'est absurde, ça n'a pas de sens.
Comment voulez-vous éviter de poser le problème de savoir ce qui va finalement l'emporter, du sens ou du non-sens ? Est-que le non-sens qui va être vainqueur ? Est-ce la mort qu ies le bout de tout ? La mort est-elle ce butoir sur lequel va buter tout ce qui a déjà un sens, et allons-nous être contraints de dire avec Paul Valéry : "Tout va sous terre et rentre dans le jeu" ? Le jeu de la nature : nos cadavres serviront de fumier pour les légumes de nos petits-enfants !
En termes un peu plus philosophiques, est-ce que notre liberté, cette magnifique liberté qui nous permet d'émerger au-dessus des êtres de la nature, sera finalement vaincue par la nature ? Je ne crois pas qu'on puisse éviter la question du sens.
On peut n'y pas faire attention, bien sûr, et nous sommes environnés de gens qui s'enlisent dans les sens partiels de l'existence : l'amour, l'amitié, la culture, le progrès économique et politique. Pascal dirait : ils se divertissent. Autrement dit, ils vivent de façon superficielle. On peut ne pas faire attention à la question fondamentale mais elle se pose irréductiblement dès que l'on fait attention.
Le christianisme se présente comme une réponse à cette interrogation qui nous définit comme homme. Etre chrétien, c'est croire à la réponse que Dieu donne en Jésus Christ à cette interrogation humaine. La foi chrétienne fait de nous des adversaires de l'absurde ou du non-sens et des prophètes du sens. Ou, si vous préférez, des témoins du sens.
Etre chrétien, c'est pouvoir donner un deuxième sens, beaucoup plus profond, à ce qui a déjà un sens (comme l'amitié, l'amour, la culture, la musique, même la toute simple camaraderie) et c'est pouvoir donner un sens à ce qui n'en a pas. C'est ce que je disais à cette jeune fille, à l'hôpital, dans un deuxième temps, après m'être révolté avec elle contre le non-sens de sa mort prématurée : "Allons-nous en rester là ? Croyez-vous qu'il soit possible de donner vous-même un sens à cet événement de la mort, qui, en fait, est absurde et n'a pas de sens ? n'est-ce pas précisément la grandeur de notre liberté que le sens ne soit pas dans les choses mais que ce soit à nous de donner un sens à ce qui n'en a pas ?"
François Varillon, Joie de croire, joie de vivre, Bayard, pp.13-14
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