mercredi, 06 juin 2007
Funèbres pompes
"En bas, c'était la même tribu pétrifiée, devant les mêmes bols de café au lait que personne n'avait touchés. Tous les regards convergeaient vers le bout de la table. Deux hommes se tenaient là, debout, à contre-jour. Deux apparitions de granit qui faisaient écran à la lumière du matin. On ne voyait pas leur visage. Ils avaient déposé un oeuf de Pâques sur la table, devant eux. Ils attendaient.
Un oeuf de Pâques...
C'est la première image qui m'est venue : une sorte de gros oeuf d'un noir profond, aux reflets métalliques. Un oeuf futuriste et sinistre, pondu par un ptérodactyle d'acier. Tout le silence qui régnait dans la pièce semblait sourdre de cet oeuf. J'ai sursauté quand un des deux types s'est adressé à moi :
- Monsieur Malaussène ?
J'ai répondu oui.
Le second type a désigné l'oeuf comme on s'agenouille devant un ciboire :
- Les cendres de Mlle votre soeur.
Avant que la tablée ait accusé le coup, le premier type a fait les présentations.
- Messieurs Balard et Fromonteux, des établissements Letrou. [...]
- Permettez-nous de vous présenter nos condoléances les plus attristées.
- A vous-mêmes ainsi qu'à votre famille.
- En nos noms propres et au nom de notre maison.
Balard et Fromonteux parlaient d'une même vois. j'ai balbutié un vague remerciement. Ils ont dû le prendre pour une amorce de conversation, parce qu'ils se sont brusquement animés.
- Le modèle vous convient-il ? a demandé Balard ou Fromonteux.
- Si ce n'était pas le cas, a enchaîné Fromonteux ou Balard, notre maison dispose d'une gamme très complète...
j'ai entendu claquer les serrures d'un attaché-case et, avant qu'aucun de nous ait pu faire le moindre geste, nous nous sommes retrouvés avec un éventail de photos étalées devant l'oeuf de Thérèse. C'étaient les urnes concurrentes. Balard ou Fromonteux avait abattu leur jeu avec la même dextérité que Thérèse quand elle déployait son tarot de Marseille.
- Comme vous pouvez le constater, l'urne funéraire a beaucoup évolué.
- Il était grand temps de relooker le produit...
- Notre maison s'y est appliquée.
- Les défunts aussi ont droit à la diversité.
- Surtout ceux qu'on garde à la maison.
- Variété des formes et des matériaux...
Ils nous faisaient l'article en se passant le relais. Un ping-pong très au point. Pendant que Balard ou Fromonteux parlait, Fromonteux ou Balard faisait le tour de la table, déposant une photo devant chacun de nous : urnes en forme de fleur épanouie, de pomme joufflue, de livre ouvert, urnes infantiles à bouille d'angelot, une tirelire, à briser si on décidait d'éparpiller Thérèse - ils livraient le marteau avec...
- En promotion jusqu'en octobre !
- Mille six cent francss hors taxe, massette comprise...
- Mille neuf cent trente-six francs TTC...
- Deux cent quatre-vingt-dix-sept euros quatre-vingt-cinq...
- Terre cuite ou porcelaine...
- Trois mensualités, crédit gratuit.
- Ou de modèle, avec incrustation de rubis du Brésil...
- Un peu plus onéreux, bien sûr...
Le tout dans la sidération générale, et moi sous le regard assassin de Julie qui me hurlait muettement de "faire quelque chose, bon Dieu !", d'autant que le Petit avait chopé une photographie au passage etque je voyais le momen toù il allait exprimer une préférence, laquelle se heurterait au veto de Jérémy, évidemment, d'où une bagarre inévitable, qui finirait en étripage devant les cendres de Thérèse."
Daniel PENNAC, Aux fruits de la passion, Folio, pp.116-118
21:35 Publié dans Pennac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pompes funèbres, urne funéraire, Pennac











