dimanche, 03 août 2008
Les portables en colo
Sites Internet, blogs, téléphones portables, les colonies de vacances n'échappent pas à l'intrusion grandissante des nouvelles technologies. "Avant, c'était un courrier par semaine, aujourd'hui c'est un coup de téléphone portable par jour", résume Cédric Javault, cofondateur de Telligo, organisme de séjours pour jeunes. Terminé le temps où les familles attendaient le retour de leur progéniture pour écouter le récit des vacances. Désormais, les blogs se multiplient. Chaque jour, les parents peuvent se connecter pour découvrir en images et en textes le vécu de leur enfant et glisser des commentaires. Une interaction très appréciée des familles qui ont l'impression "d'y être", mais qui peut avoir ses limites.
"Plus on met d'informations, plus les familles en demandent. Si pendant une journée nous n'alimentons pas le blog, l'inquiétude pointe", témoigne Eric Levasseur, directeur de l'association Evasion vacances aventure (EVA). Voir son enfant sourire sur une photo mise en ligne fait du bien aux parents. "Le charme du courrier est rompu, parents et enfants ne s'écrivent plus, ils attendent le blog du soir", raconte Jacques Chauvin, chargé de mission vacances à la Ligue de l'enseignement.
Chez Tillego, 400 séjours disposent de leur site Web sécurisé (réservé aux familles via un mot de passe) et une vingtaine d'un blog. "Cet été, nous en sommes à trois connexions par enfant et par jour", comptabilise M. Javault. Ce lien virtuel quotidien sécurise les familles qui sont "beaucoup plus inquiètes qu'avant", constate Eric Levasseur. "Les parents ont peur de lâcher leur enfant et certains faits divers comme celui de Beaune (Côte-d'Or, en 1982, 53 morts dans un accident de car) ou de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique, en 2004, un enfant disparaît pendant la nuit d'un centre de vacances et est retrouvé mort) restent ancrés dans la mémoire collective", poursuit-il. Pourtant, ces angoisses vis-à-vis des déplacements et des risques d'enlèvement ou de pédophilie ne sont statistiquement pas fondées ; les taux d'accidents en "colo" étant bien moindres que dans la vie domestique.
Des objets devenus banals Bien que les documents remis aux parents par les organismes de vacances indiquent clairement qu'il est "déconseillé" d'emmener son téléphone portable ou sa console de jeux pendant la colo, il est difficile d'interdire des objets devenus banals. "Certains jeunes ne seraient pas envoyés en colo par leur famille s'ils ne pouvaient pas emporter leur téléphone", assure M. Javault. Quant aux consoles de jeux "j'en confisque deux par jour", témoigne-t-il. Avant le portable, la cabine téléphonique du centre de vacances - avec un animateur tout proche qui pouvait intervenir en cas de pleurs - ou le système de messagerie vocale maintenaient la séparation parents-enfants propre au départ en colo. Le mobile, lui, "a tout chamboulé", estime Jacques Chauvin. "Les parents peuvent être informés de tout instantanément et sans aucun recul", déplore-t-il.
Un bobo, une saute d'humeur, une remontrance et l'enfant peut appeler ses parents. Des situations qui compliquent le travail des animateurs. "Il y a deux ans, il y avait eu un mini incident avec un jeune de 9 ans qui effectuait sa première colonie de vacances. Il pleurait. J'ai contacté sa mère, elle était déjà dans sa voiture prête pour venir le chercher ; l'enfant l'avait appelé", raconte M. Javault, qui ne manque pas d'anecdotes sur les effets du portable.
La colo est un peu le miroir d'une société de plus en plus inquiète. Le portable fait office de cordon rassurant et participe au "droit de savoir" revendiqué par les parents, analyse Patrice Huerre, psychiatre et psychanalyste, spécialiste des adolescents. Certains parents estiment désormais "inadmissible de ne pas pouvoir joindre leur enfant quand ils le veulent", constate M. Levasseur.
Autonomie et indépendance
Ces communications quasi permanentes via l'écran d'ordinateur ou le téléphone portable modifient également "l'épreuve initiatique que représente la séparation parents-enfants lors du départ en colonie, considère le psychiatre et psychanalyste Alain Braconnier, spécialiste des relations parents-enfants. Cela atténue l'angoisse de la séparation mais peut nuire à la capacité d'autonomie et d'indépendance de l'enfant". Auparavant, les parents s'inquiétaient "par imagination", désormais ils disposent "d'une projection directe sur la réalité qu'ils peuvent interpréter sans amortisseur", complète-t-il.
Patrice Huerre relativise les conséquences : "Il y a la surface et le fond. Nous sommes dans l'illusion de l'échange, de la continuité des liens, mais chacun fait sa vie après avoir rassuré l'autre. Il ne faut pas sous-estimer la capacité des jeunes à cacher ce qu'ils veulent cacher."
Sandrine Blanchard
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vendredi, 25 juillet 2008
Servitude volontaire
Files
Une si longue attente… Ils sont là des dizaines, des centaines même, à l’ombre frisquette de cette matinée estivale, à faire du surplace. Ils ne veulent pas rater l’expo dont tout le monde parle (peu importe laquelle : il y a constamment des expos dont tout le monde parle…). Les avisés se seront munis de livres ou de journaux qu’ils tenteront de lire si les conversations des voisins immédiats ne les perturbent pas trop (on n’arrive jamais à lire tranquille, dans une file d’attente…). Les négligents ont oublié toute distraction. Ils attendent, c’est tout. Pour s’occuper, ils prennent des repères.
« La dame rouge, là-bas, il me semble qu’elle a avancé. Il y a cinq minutes elle était avant l’arbre, maintenant elle est après l’arbre. »
Il y a des plages d’immobilité complète. On peut ne plus avancer du tout pendant cinq ou dix minutes. Puis, parfois, cela avance d’un coup de quelques mètres. On se prend alors à espérer. Mais non, ce n’aura été qu’un court répit. Loin, là-bas, dans le monde enviable de ceux qui approchent des portiques de sécurité, puis des caisses, que se passe-t-il de mystérieux ? Approcher pour se renseigner n’avancerait à rien, ne ferait pas avancer plus vite le temps. Une demiheure, une heure, une heure et quart se passe. Enfin vient le temps de la libération incroyable, le moment de payer sa place. Pour obtenir le droit de faire à nouveau la queue, mais cette fois à l’intérieur, devant chacune des œuvres exposées. Et ainsi de suite jusqu’à la fin de l’expo qui vous rend des fourbus, des lassés de la station debout, des exténués du regard et des choses entraperçues entre des dos, des crinières, des trop grands, des très lents. Avant de repartir il y a quelques masochistes qui, jamais fatigués de stagner, se mettent en file devant une boutique riquiqui où dix personnes attendent qu’on veuille bien leur vendre une carte postale, la biographie de l’auteur, un DVD, le catalogue de l’expo. En revenant de l’expo l’on se dit : j’ai plus contemplé l’intérieur de moi-même que des merveilles derrière les vitrines. Mais enfin, nous pourrons dire : nous ne l’avons pas manquée l’expo dont tout le monde parle. Et nous pourrons en parler avec une science acquise de haute lutte et d’infinie patience. Parfois l’on se demande quand même si le charme principal des expos de ce type ce n’est pas le sentiment de liberté retrouvée, à la sortie. Car la sortie est le seul moment où l’on ne fait pas la queue.
Bouchons
Que faisons-nous d’autre, après tout, qu’attendre ? La modernité, c’est sans doute cela : être dans la file. Lors des voyages aériens, chacun sait que l’on passe souvent plus de temps à stationner qu’à voler, à piétiner qu’à naviguer. À l’enregistrement, pour les contrôles, dans la salle d’embarquement, à la porte de l’avion, dans l’avion avant d’accéder à son siège, à l’arrivée, aux bagages, aux taxis… Même chose sur les routes où les pérégrinations des urbains s’agglutinent en bouchons kilométriques. Même chose pour accéder aux plages les plus recherchées, aux caisses des magasins, aux salles de cinéma, dans les administrations, les boutiques de la SNCF (au moins y a-t-il des sièges !), à La Poste (là, pas de sièges).
Société de bouchons. Même par téléphone. « Ne quittez pas l’écoute, une opératrice va vous répondre. Votre temps d’attente est estimé à sept minutes ! ». C’est trop gentil. Société d’encombrements. Péages, caisses, autobus, ascenseurs, services d’urgences des hôpitaux: qu’est-ce qu’on espère à attendre partout, et de plus en plus longtemps ? On attend sa place. Mais quelle place ? Et surtout comment se fait-il que cette servitude semble volontaire, comme aurait dit l’excellent La Boétie ? Serait-ce une manière de s’entraîner avant la dernière caisse, la dernière porte, celle qu’il nous faudra bien, tous, passer un jour et dont nous devinons que les contrôles y seront sévères ? À passer ainsi une grande partie de sa vie à stagner, à prendre « son mal en patience », que gagnons-nous ? De l’entraînement à la passivité. Des occasions de méditer, de faire « retour sur soi », de casser le rythme fou du reste de l’existence. Il doit bien y avoir là-dedans, quand même, une forme de plaisir, sinon comment supporterions-nous plus de cinq minutes ces immobilisations ?
Bruno Frappat
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vendredi, 27 juin 2008
Associations gays à l'éducation nationale
[Le Monde - 27/06/08]
Alice Guéna, qui tente de "sensibiliser les jeunes au respect de la diversité", intervient ce jour-là dans une classe de BEP mécanique moto du lycée Jacques-Brel de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). Reconstruit en 2005, ce grand paquebot de métal accueille 450 adolescents qui préparent leur BEP, leur CAP ou leur bac professionnel dans les métiers du bois, de l'électronique ou de la mécanique moto. "J'ai fait venir cette association, car je m'étais aperçue, lors d'une intervention sur les discriminations, au début de l'année scolaire, que l'homophobie était un préjugé partagé par l'ensemble des élèves", explique Malika Awad.
Ce jour-là, ils sont une petite vingtaine, tous des garçons. Les cahiers et les stylos sont restés dans les sacs, les casques de moto sont alignés au pied des bureaux. Après la diffusion d'un film réunissant les témoignages de jeunes homosexuels, le dialogue s'engage. Au fond de la salle, Laurent reste silencieux mais son hostilité est perceptible. "J'ai une haine, finit-il par dire. Les homosexuels, ça me dégoûte un peu de penser qu'ils... qu'ils s'accouplent. Deux hommes en même temps, ça va pas ensemble." "C'est bizarre, c'est un peu contre nature, renchérit son voisin. Ils peuvent pas faire des enfants." Alice Guéna se garde bien de les interrompre : elle les encourage, au contraire, à parler "sans tabou". "N'hésitez pas à dire ce que vous pensez sur la sexualité ou sur autre chose, insiste la présidente du MAG. C'est un échange, on est là pour ça." Jamais elle ne proteste contre les mauvaises blagues et les embardées homophobes des adolescents : elle se contente de les écouter et d'interroger sans relâche leurs préjugés. "Tu dis que tu n'as jamais vu d'homosexuels, répond-elle à David. En es-tu sûr ? A ton avis, à quoi reconnaît-on un homosexuel ?"
Pour ces jeunes lycéens, l'homosexualité a le visage des stéréotypes : les garçons sont efféminés, ils sont les meilleurs amis des filles, ils ont de l'esprit - ils font des "astuces", résume Nicolas avec un soupçon d'amertume. "Un garçon qui se maquille ou qui s'habille un peu comme une fille, je le classe homo direct", affirme Abdel. "Ils font des gestes comme des filles, lalala", pouffe son voisin. "Tout ça, c'est des préjugés, intervient cependant Steve. C'est comme quand on dit que les Portos sont des maçons ou les Arabes des voleurs. C'est pas toujours vrai." Certains garçons approuvent de la tête, d'autres restent obstinément silencieux. Au dernier rang, deux élèves tentent d'expliquer à leur façon le cheminement qui mène à l'homosexualité. "Les gens qui sont homos, ils ont sûrement eu des problèmes psychologiques, affirme Nicolas. Ou alors ils ont eu des problèmes avec les filles, et ils se sont tournés vers les garçons. Mais c'est vraiment n'importe quoi : si on a des problèmes, il y a des prostituées, quand même." "Ceux qui le sont à la naissance, c'est pas de leur faute, ajoute son voisin. Mais les autres, c'est pas pareil."
Alice Guéna écoute, marque une pause. "Vous croyez qu'ils l'ont tous choisi ? Vous avez vu le film, tout à l'heure, avec les témoignages de jeunes : ils disent que l'homosexualité s'est imposée à eux." Les adolescents réfléchissent, hésitent, font silence quelques instants. Ils n'ont qu'une certitude : ils ne pourraient pas accepter l'homosexualité d'un ami. "Ici, c'est direct déchiré, on le taille, lance David. Si j'en vois un, je me détourne." "Moi, je le taperai pas, bien sûr, je suis tolérant, ajoute un autre. Mais je lui tournerai le dos quand même." Chez ces adolescents, le rejet de l'homosexualité est souvent une manière d'afficher crânement son identité masculine. "Un homme, ça doit être fort, poursuit Nicolas. C'est normal, c'est la nature. Les homos, c'est le contraire, ils ont des gestes de filles. Il y en a peut-être qui sont des brutes, mais c'est rare." "Quelque part, ils ont un peu perdu leur virilité, poursuit un autre. Il y a des filles qui aiment les hommes soumis, mais c'est des cas particuliers. Si on les insulte dans la rue, elles préfèrent un mec qui peut les défendre." Alice Guéna intervient calmement. "Moi aussi je réagis lorsque mon amie se fait insulter dans la rue. Pas parce que c'est une fille, mais parce que je l'aime."
La présidente du MAG laisse l'échange se déplacer vers le terrain du couple, de la famille, des enfants. La perspective du mariage homosexuel les fait sourire, l'homoparentalité les inquiète. "A l'école, les enfants d'homos, ils vont être clashés, affirme Steve. Et le jour de la Fête des mères ou des pères, ils donneront le cadeau à qui ?" Alice Guéna évoque les études qui montrent que les enfants des couples homosexuels vont aussi bien que les autres, parle de l'isolement des enfants de divorcés dans les années 1960, cite le cas des enfants élevés par un seul parent. "Oui, mais un petit qui grandit avec un couple homosexuel, ça peut le troubler, rétorque le voisin de Steve. Il va se demander qui est le papa, qui est la maman." Au terme d'une heure de débat, la professeure lève la séance dans un sourire. Les élèves se dispersent dans les couloirs en se bousculant, tandis qu'Alice Guéna s'attarde un instant dans les couloirs. "Quand je viens dans un lycée, mon but n'est pas de leur faire des leçons de morale ou de les faire changer d'avis, conclut-elle. J'essaye juste d'ouvrir un espace de parole. Ils vivent, comme nous tous, dans une bulle de verre avec leurs a priori, leurs certitudes, leurs préjugés. Mon travail, c'est d'ébranler certaines de ces certitudes. Je tapote à la vitre, ça crée une petite fêlure. Un jour, peut-être, le verre se fendillera."
Anne Chemin
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mercredi, 25 juin 2008
Bébé Made in Ukraine
[Madame Figaro - 20/06/08]
« Devenez mère porteuse ! Rémunération à partir de 3000 euros. » La petite annonce, illustrée d’une jeune fille blonde souriante et d’un numéro de téléphone, figure dans le mensuel gratuit des sorties de Kiev. En Ukraine, la maternité de substitution ressemble à un job comme les autres. Déclarations de bonnes intentions et témoignages se succèdent sur les forums Internet : « Qu’y a-t-il de mal à ne pas pouvoir en avoir et payer pour cela? » interroge Natalka, 28 ans. « Je ne vais pas abandonner mon enfant puisqu’il n’est pas vraiment de moi », justifie Ganna, 25 ans. « Quand je vois les visages heureux des parents, je me dis que j’ai fait quelque chose de bien. »
Dans cet ex-État soviétique où le salaire mensuel moyen plafonne à 200 euros, le refrain du don désintéressé connaît cependant quelques couacs. Si les Ukrainiennes acceptent de jouer les « nounous » pour des couples français, belges ou allemands, c’est généralement pour l’argent. Car là-bas, le mot « étranger » rime avec « fortuné ». Et à l’école du capitalisme sauvage, on joue avec ce que l’on a.
Depuis peu, l’Europe de l’Est figure parmi les destinations de choix des couples européens confrontés à l’infertilité. Tarifs low cost et législation plus souple, les agences et cliniques spécialisées dans le baby business s’y sont multipliées : on en recense une vingtaine en Ukraine, dix-sept en République tchèque et une quarantaine en Pologne. Le coût des programmes de « maternité de substitution » s’échelonne entre 15000 et 30 000 euros, « une moyenne ». À titre de comparaison, il faut compter plus de 50000 dollars pour un enfant made in America contre seulement 10 000 en Inde, la nouvelle destination à la mode du tourisme procréatif.
Entre deux cents et quatre cents couples français se rendraient ainsi chaque année à l’étranger pour bénéficier de ces formules tout compris « Ici, quasiment chaque centre de reproduction a sa liste – confidentielle – de candidates possibles », affirme Fédor Dakhno, le père du premier bébé-éprouvette ukrainien, qui dirige l’Institut de médecine reproductive de Kiev. S’il n’existe pas de chiffres officiels, l’on estime à plus d’une centaine le nombre de mères porteuses recrutées chaque année par les cliniques spécialisées. Les chiffres du marché clandestin sont vraisemblablement du même ordre, voire plus importants.
Basée à Kharkhiv dans l’est du pays, la société privée La Vita Felice (la vie heureuse, en italien) propose aux couples stériles ses forfaits clés en main, alliant tourisme et maternité de substitution : de l’insémination au choix d’une mère porteuse sur catalogue, en passant par les billets d’avion, la réservation d’un appartement, sans oublier la traduction et l’assistance juridique. Consulter le fichier des « gestatrices » coûte 1000 dollars, la location d’un appartement pour un mois – le temps d’assister à la naissance de l’enfant et de régler les formalités administratives – 100 dollars. Un pack VIP est même disponible, garantissant aux futurs parents inquiets et absents une surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre de leur «nounou». Le dédommagement de la mère porteuse ne dépassant généralement pas les 3 000 euros, la marge des médecins, juristes et sociétés intermédiaires reste plutôt confortable.
"Ce n'est pas une industrie lucrative"
« Ce n’est pas une industrie lucrative, nous parlons quand même de médecine ! » s’emporte Konstantin Lebedev, le directeur de la clinique Isida, maternité fétiche de l’oligarchie et premier centre spécialisé dans la reproduction assistée en Ukraine. Architecture futuriste aux vitres émeraude, suites luxe avec bouteilles de champagne et vigiles dissuasifs dans le hall scintillant, Isida fait figure d’ovni dans la triste banlieue de Kiev.
Trois cent cinquante employés, sept cents bébés par an. Chiffre d’affaires 2007 : 10 millions de dollars. « Ici, on se concentre sur l’éthique », martèle Konstantin Lebedev, « managing director, MBA », comme l’indique sa carte de visite. À l’entendre, la maternité de substitution ne représente qu’une infime partie des activités d’Isida, tout juste « quelques couples par mois ». Et « nous nous cantonnons à l’aspect médical comme l’insémination, l’accouchement ou le suivi de la grossesse. Point ».
Les entremetteurs entre couples étrangers et mères de substitution sont plutôt à rechercher du côté des agences, qui attirent leurs clients sur Internet à grands coups de sites interactifs traduits en plusieurs langues et animations sur fond pastel. Dans le bureau étriqué de Rojuscconsult, une société russe spécialisée dans le conseil juridique, Vadim V. Nastojaschij, mâchoire crispée et oeil rivé sur sa montre, a du mal à se détendre. « Les médias étrangers donnent une image désastreuse de la situation », pointe-t-il d’un doigt accusateur. S’il refuse de dévoiler son « fichier mères porteuses », il consent à énumérer, presque mécaniquement, les critères de sélection maison : le « ventre » doit être âgé de moins de 35 ans, être en bonne santé et avoir déjà eu un autre enfant afin de « reporter l’affection maternelle sur sa progéniture ».
« Sur notre sol, l’enfant né par mère porteuse appartient aux parents clients », plaide Vadim V. Nastojaschij. En France, où la pratique est totalement interdite, la cour d’appel de Paris a décidé, le 25 octobre dernier, d’accorder la citoyenneté française à un enfant né par mère porteuse il y a huit ans aux États-Unis. Alors que ce jugement pourrait faire jurisprudence, le groupe de travail créé au Sénat pour plancher sur la légalisation de la gestation pour autrui rendra son rapport à la fin du mois.
(1) Présidé par Michèle André, secrétaire d’État aux Droits de la femme de 1988 à 1991, et composé de neuf sénateurs de tous bords politiques.
Prune Antoine
09:29 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gestation pour autrui
mardi, 17 juin 2008
la fabrique des notes du bac
[source : Figaro - 16/06/2008 - Comment sont corrigées les copies du baccalauréat ?]
À la fin de l'épreuve, les copies sont comptées puis classées. Elles passeront ensuite en correction, où certains critères permettent de «lisser les notes». Pour stabiliser les taux de réussite et éviter les injustices, les correcteurs sont invités par les inspecteurs, lors de commissions d'harmonisation, à assouplir leurs évaluations.D'ici à deux semaines, le ministre de l'Éducation nationale se réjouira à coup sûr de l'excellente performance des élèves de terminale au baccalauréat. Et de l'organisation sans faille de ce monument national aussi indétrônable que la tour Eiffel. Pourtant, l'augmentation constante du nombre de reçus ne manque pas d'interroger. Ils sont passés de 60,5 % en 1961 à 83,7 % en 2007. La notation, jugée trop laxiste, est souvent montrée du doigt, surtout les années où, manifestations obligent, de nombreux lycéens ont arpenté le macadam au détriment de leurs cours. Ce qui ne les empêche pas d'atteindre systématiquement des pics inédits de réussite.
On est encore loin des 100 % de réussite au bac, mais «grâce aux consignes de correction données par les corps d'inspection, on s'en approche», affirme Catherine Pauchet, sociologue qui travaille au ministère de l'Éducation nationale (1). Dès cet après-midi, après l'épreuve reine, celle de philosophie, l'habituel petit trafic des notes du bac va se mettre en place. Les enseignants, discipline par discipline, vont décider des critères utilisés pour noter les copies dans plusieurs réunions successives.
Il s'agit de «lisser les notes», ou encore de préparer une «évaluation équitable», explique un haut fonctionnaire dans le langage maison, car toutes les études de «docimologie» le montrent depuis 1930 : l'aléa de la correction des copies peut être considérable. Une conclusion particulièrement vérifiée lors de la correction des épreuves écrites de philosophie, de français et de version latine, selon Pierre Merle, spécialiste de l'évaluation (2). Mais qui n'est pas non plus absente des corrections des épreuves scientifiques, à tort réputées fiables.
Les consignes des inspecteurs, parfois écrites mais le plus souvent orales, sont classées confidentiel… Car elles consistent surtout à faire preuve d'indulgence sans que quiconque veuille le reconnaître officiellement. Soupçonnées de contribuer à augmenter de manière artificielle les taux de réussite et d'affaiblir ainsi la valeur du bac, elles provoquent les pires fantasmes. Mais en quoi consistent-elles donc ?
Lors d'une première concertation, le jour même de l'épreuve, quelques enseignants triés sur le volet sont convoqués au rectorat de leur académie par leur inspecteur pédagogique régional. «On est parfois accueillis avec des petits fours accompagnés plus souvent de mousseux que de champagne !», raconte un habitué blasé de l'académie de Bordeaux. Des consignes de corrections générales y sont données, des barèmes établis. La consigne tend généralement à l'indulgence. En 2007, à Montpellier, les correcteurs de l'épreuve de mathématiques de la série S se sont ainsi vu remettre huit pages de barème, question par question. Il y est précisé entre autres qu'«on ne pénalisera pas une erreur de calcul si la formule utilisée est correcte». Les consignes permettent à «un candidat qui n'a pas fait la première question d'avoir 2,5 points sur 3, si les compétences sont bien utilisées par la suite…». Voilà comment, «grâce à des points glanés de-ci, de-là et à des erreurs non sanctionnées, un candidat médiocre obtient son diplôme… parfois avec mention», dénonce Catherine Pauchet. La note de service n° 95-113 précise que le président de jury a «un rôle de décision en matière de relèvement des notes». En clair, «il ne faut pas être en dessous de la moyenne nationale ou académique pour que notre matière continue à avoir du succès», décrypte un professeur de biologie de l'est de la France qui s'est entendu dire cette année par son inspecteur que «ce serait bien» que la moyenne de son paquet de cinquante copies «ne descende pas en dessous de 12 sur 20».
Depuis une dizaine d'années, les enseignants de philosophie se voient aussi «conseiller» de noter moins sévèrement les copies de terminale littéraire (L). La note moyenne des correcteurs y tourne en effet traditionnellement autour de 8. «On reçoit des consignes strictes pour remonter les notes au maximum… Afin de ne pas décourager les futurs élèves de cette section qui, à cause du fort coefficient de la philo, fait très peur», confirme une enseignante.
Autre exigence exprimée en filigrane, une majorité de candidats doit être reçue, une minorité ajournée. Ce qui compte, c'est la stabilité des taux de réussite. Jean-Paul Bardoulat, ancien président de l'association des professeurs de mathématiques, se souvient d'une réunion où l'inspecteur avait carrément dit que les taux trop faibles faisaient exploser les lycées et les taux trop forts faisaient imploser l'université ! «Je ne suis pas contre le fait de gérer les flux, mais il faut cesser de le dissimuler», dit-il.
Pour minimiser les risques, quelques professeurs jugés trop sévères dans leurs notations sont parfois écartés des corrections du bac l'année suivante. Les rectorats préfèrent ceux qui donnent une bonne moyenne au bac, confirme Pierre Merle. Une technique qui permet, certes, d'éliminer ceux qui sont exagérément sévères, comme ce professeur qui avait mis 60 zéros sur 120 copies de terminale S, sous prétexte qu'elles «n'étaient pas philosophiques» ! Dès mardi, chaque enseignant «référent» de philosophie dûment chapitré par son inspecteur dispensera la bonne parole auprès d'une quarantaine de ses coreligionnaires dans la salle de classe d'un lycée.
«Il a fallu s'aligner»
Pendant cette seconde commission, dite d'«entente», «il ne faut pas rêver , c'est verre d'eau et un biscuit sec. Au mieux, car l'Éducation nationale est pauvre», raconte-t-on. Dans ces réunions, l'ambiance est le plus souvent feutrée mais pas toujours. Furieux à l'idée de brader leur matière, certains s'énervent. «Personne n'était d'accord, j'ai cru que quelqu'un allait sortir avec un œil au beurre noir», raconte une professeur de français. Tous finissent cependant par repartir en maugréant avec un paquet de copies sous le bras à corriger chez eux en une huitaine de jours.
Lors de la dernière réunion dite d'harmonisation, présidée par un inspecteur, peu avant la remise officielle des notes, des copies tests sont lues à haute voix pour prendre la mesure des éventuels écarts ou divergences de notations. Chacun donne une note en blind test à deux copies tests.
Avec des surprises, parfois. Lors de la correction d'un devoir de français, par exemple, deux points d'écarts sont constatés entre les notes basses et les notes hautes. Mais, corrigé par l'inspecteur pédagogique régional, il avait quatre points de plus que la meilleure note attribuée : «Il a fallu s'aligner», a raconté un enseignant à Catherine Pauchet. «La notation d'environ 30 % des copies a été revue à la hausse l'an dernier !», s'indigne une prof d'histoire.
Lors de ces réunions, certains arrivent désespérés, telle cette enseignante de philosophie qui a balancé une copie avec dix lignes par terre : «Ça me met hors de moi ! Je veux lui mettre 1 sur 20. J'hésite avec un 0, qu'en pensez-vous ?» Autre cas raconté, celui d'une copie longue d'une douzaine de pages : «C'était très touffu, avec des concepts mal maîtrisés, mal employés, à la limite du délire mais bourré de références à Nietzsche, Deleuze, Derrida, des connaissances hors du commun pour un élève de terminale», raconte un enseignant. L'écart de notes en blind test allait de 10 à 18 selon les profs. Certains voulaient «jouer les gentils» en raison du niveau de connaissance, les autres estimaient la copie médiocre. L'inspecteur a tranché pour un 14.
Même en cas d'incident, les élèves ne risquent pas grand-chose. En 2003 comme en 1995, la difficulté particulière de l'épreuve de mathématiques en terminale S avait imposé l'élaboration d'un barème au-dessus de 20 points. Résultat : la moyenne des maths cette année-là n'a jamais été aussi bonne.
La semaine dernière, dans leur rapport «À quoi sert le baccalauréat ?», censé proposer des idées de réforme, six sénateurs se sont penchés sur la question. Les conseils de notation sont trop souvent formulés dans des termes «purement positifs», observent-ils, «il conviendrait que les consignes comportent des invitations plus mesurées». Le principe de l'harmonisation des notes est nécessaire car «la notation est un exercice en partie subjectif, qui suppose un cadre minimum pour s'exercer de manière coordonnée». Pour eux, il convient donc de ne pas la fragiliser en l'entourant d'un «secret inutile».
Des variations très fortes
Bruno Suchaud, chercheur à l'Irédu (Institut de recherche sur l'économie de l'éducation) va plus loin. L'arbitraire de la notation interroge selon lui la nécessité de conserver le baccalauréat. En 2006 et 2007, dans deux académies, trois copies d'élèves passant l'épreuve de sciences économiques et sociales au baccalauréat ont été soumises à la correction de trente professeurs d'économie. Le chercheur montre qu'il existe, pour chaque copie, des variations très fortes d'un correcteur à l'autre, de 5 à 16 pour l'une d'entre elles par exemple, 8 à 18 pour une autre. De telles variations «peuvent avoir, pour certains élèves, une réelle influence sur la réussite à l'examen», considère-t-il.
Il est en réalité impossible d'arriver à une notation parfaitement juste. Il faudrait pour cela utiliser une double correction, solution trop coûteuse pour l'Éducation nationale. Les questionnaires à choix multiples diminuent le risque d'aléas. Mais ils ne peuvent fonctionner pour les matières littéraires. Le contrôle continu n'offre pas davantage une solution idéale. Car il dépend des établissements, les plus élitistes notant sèchement, les autres plus largement. Le débat sur la fabrication des notes du bac a encore de l'avenir devant lui.
Marie-Estelle Pech
(1) Auteur de Faut-il supprimer le bac ? Larousse 2008.
(2) Auteur de Les Notes - Secrets de fabrication. PUF 2007.
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vendredi, 13 juin 2008
Soeur Emmanuelle
[http://www.metrofrance.com]
Soeur Emmanuelle, la religieuse préférée des Français, fêtera ses 100 ans dans quelques mois. Pour Metro, elle a accepté de commenter l'actualité... quelques mois. Pour Metro, elle a accepté de commenter l'actualité...
Le problème de la faim dans le monde redevient plus que jamais d’actualité. Comment réagissez-vous ?
C’est tragique. Nous sommes impuissants à répondre au drame que constitue le manque de nourriture dans le monde. Mais surtout je crois que nous n’y mettons pas du tout notre cœur, notre âme ni toutes nos forces. Si tous les pays riches s’unissaient comme soi-disant ils l’avaient promis pour résoudre le problème, ils y seraient arrivés. Les pays les plus pauvres ont tous les malheurs, les accidents sur terre ou en mer, tout bouge là-bas. Les hommes souffrent et ne sont pas assez pris en charge par le reste de l’humanité. C’est grave de s’intéresser si peu à ses frères qui souffrent. C’est l’égoïsme des sociétés développées dont nous faisons partie. Nous sommes tous responsables.
Les pays riches se rendent compte que le problème se retourne contre eux avec l’immigration massive en provenance des pays les plus pauvres. Que faudrait-il faire ?
Tant qu’on n’a pas compris que c’est sur place, dans les pays mal développés qu’il faut aider les populations à s’en sortir, on n’évitera jamais qu’une horde d’hommes affamés cherchent à survivre dans les pays riches. Au lieu de mettre un barrage pour qu’ils ne rentrent pas, de repousser les immigrés qui ont fait le voyage, il faut les aider chez eux à se développer par tous les moyens. C’est absurde, en France, on donne de l’argent aux paysans pour qu’ils vendent moins cher, mais cela ruine l’agriculture du tiers-monde. Il faut arrêter de se mettre un bandeau sur les yeux.
Hier se tenait à Paris, la conférence internationale de soutien à l’Afghanistan. Quelles sont les priorités de l’aide internationale ?
Je ne fais pas de politique. Pour moi, la priorité ce sont les enfants. C’est dramatique de voir errer les gamins dans les rues, à demi-nus, le ventre ballonné, des petites bêtes dans les cheveux. Les enfants sont notre avenir. Si on ne s’occupe pas d’eux, on en fait des voleurs, on arme leurs bras. Il faut aller au secours de ces jeunes si attachants dès qu’on s’occupe d’eux. Alors ils se mettent debout et ils deviennent des citoyens. Il suffit de leur tendre la main
Le tiers-monde, c’est aussi la France, dans certains quartiers…
Oui, c’est ce qui m’a frappée quand je suis revenue d’Egypte. Je ne m’étais pas rendue compte qu’il y avait autant de misère et de pauvres en France. C’est pour cela que mon association (Asmae) a ouvert un centre d’entraide à Bobigny (lire encadré). On a mis des couleurs, rien qu’en y entrant, il y a une joie qui se dégage là-bas. Si les pays riches essayaient de faire d’autres ‘Bobigny’, ces pauvres petits enfants avec leur maman célibataire seraient sauvés.
Le pouvoir d’achat est la préoccupation numéro un des Français. Pourtant, les chiffres récents montrent qu’il progresse. Qu’en pensez-vous ?
A cause des médias on a créé beaucoup de besoins. J’entendais une femme à la télé l’autre jour qui se lamentait en disant « Ah, je ne pourrais plus aller faire du ski ». A mon époque, on n’était pas malheureux parce qu’on n’en faisait pas. Aujourd’hui, on ressent cela comme une frustration. Il faut aussi prendre la vie telle qu’elle est ! Je n’ai jamais autant rigolé que dans mes bidons villes. Je n’avais pas de compte en banque, pas de souci, pas de voiture et pas d’essence à mettre dedans, quel que soit le prix du pétrole !
Le procès de l’Arche de Zoé a mis en lumière certaines dérives de l’action humanitaire. Comment avez-vous réagi ?
Je n’ai toujours pas compris ce qui s’était réellement passé. Est-ce que c’étaient des braves types, des innocents, qui voulaient sauver des enfants sans qu’il y ait de l’argent à la clé, j’aimerais que ce soit vrai mais je n’en sais rien. Les enfants venaient du Darfour… puis ce n’était pas cela. Ils étaient abandonnés… et finalement non. Je ne sais pas quelle est la vérité vraie. Mais ça m’a donné un coup de lance dans le cœur, de voir ces enfants arrachés à leur famille. Aidons-les dans leur famille !
Vous dites souvent que le développement, ce n’est pas l’assistanat…
L’assistanat, c’est horrible. Je suis tombée dans le panneau la première fois que j’ai travaillé avec les chiffonniers du Caire, J’allais tous les sortir de là, quelle erreur ! Il fallait d’abord écouter leurs souffrances et leurs désirs. Maintenant mon association les aide sur un pied d’égalité. Nous Européens, nous ne sommes pas supérieurs aux autres. Dans chaque pays pauvre, il y a des trésors, des forces, des envies. Dès qu’on leur tend la main, qu’on marche ensemble, en cordée, en respectant les identités, on obtient des résultats extraordinaires.
Certains craignent que la laïcité ne soit en recul en France.
C’est très exagéré ! Je me sens dans un pays laïc et je suis contente de cela. L’association que j’ai fondée est laïque elle aussi. J’ai des milliers d’amis musulmans. J’en ai qui sont bouddhistes, juifs, etc. Cela vous élargit le cœur et l’âme.
Vous êtes devenue une icône de la société médiatique. Quel effet cela vous fait ?
Je m’en fiche ! Quand je vais dans une émission, je me dis : « Méfie-toi ». Il y’en a qui ont essayé de faire les malins avec moi, de m’entrainer sur des terrains glissant. Mais en général ce n’est pas le cas, les médias m’ont beaucoup aidé à récolter de l’argent pour les pauvres.
Le président Chirac vous a remis la Légion d’Honneur et Nicolas Sarkozy vous a élevée au rang de Grand Officier. Il tient à vous remettre lui-même cette distinction. Vous en êtes fière ?
Ca me fait une belle jambe. Cela ne changera ni ma vie, ni ma mort.
Vous avez rencontré beaucoup de jeunes dans des collèges et des lycées. Comment les avez-vous trouvés ?
On a une jeunesse extraordinaire qui a soif d’entendre des choses vraies. Les profs se plaignent qu’il y ait de la pagaille dans une classe, mais moi quand j’avais plusieurs centaines d’élèves devant moi, on pouvait entendre une mouche voler ! Ils avaient conscience de leur responsabilité. Je reçois des lettres cinq après mon passage dans telle ou telle école. Ils me racontent : « Maintenant moi aussi, je réalise telle ou telle chose pour les autres ». Cela me touche beaucoup. Les jeunes sont très accessibles, très ouverts aux autres, si on sait leur parler de choses concrètes.
Il y a une grande détresse chez certains jeunes puisque le taux de suicide est important dans cette catégorie d’âge comme elle l’est chez les « vieux ». Comment l’expliquez-vous ?
Cela me fait beaucoup de peine. Ca me rappelle l’Abbé Pierre qui avait dit : « Viens m’aider et tu te tueras après ». Cette personne était devenue son fidèle collaborateur. Cela m’est arrivé de faire pareil et de sortir les idées de suicide de leur tête. Il suffit de faire comprendre aux gens qu’ils ont une valeur. Ils sentent que ce qu’ils font, cela aide, cela sauve les autres. Cela change leur vie.
Vous avez dit dans un de vos livres que le jour de votre mort serait le plus beau jour de votre vie. Vous le pensez vraiment ?
C’est le fondateur de ma communauté Théodore Ratisbonne qui m’a enseigné cela. « Le jour de votre mort est le plus beau. C’est le jour où l’enfant tombe dans les bras de son père qu’il n’avait pas vu de ses yeux, c’est le jour où la fiancée tombe dans les bras de son fiancé qu’elle ne connaissait pas, c’est le jour où on entre dans une demeure d’éternité, de paix de joie et d’harmonie. » Yalla ! (ndlr : en avant en arabe)
Vous avez peur de la mort ?
Non. Ce qui me fait peur, c’est l’agonie. Je prie pour l’accepter telle qu’elle sera. La mort c’est une porte qui grince mais qui s’ouvre.
Vieillir pour vous qui avez été si active, c’est dur ?
Il faut accepter la réalité telle qu’elle est. Je ne peux plus marcher, et après ? J’ai encore ma tête. Merci mon dieu. J’ai encore de bons amis. Merci mon Dieu. Ma vie est passionnante. Tous les matins, je dis à Dieu merci de la journée qui s’annonce. Je vais pouvoir aider, lire, aimer. Yalla, en avant pour la belle journée !
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mercredi, 28 mai 2008
Mémoire instrumentale
[source : Dominicains, province de France - 07/05/08]
En somme, le quotidien dont je parle découvre l’eau chaude.
En matière politique, il n’y a de mémoire qu’instrumentale. Les héros d’hier ne sont des héros qu’en tant qu’ils illustrent les idéaux d’aujourd’hui. La mémoire politique est myope… Et le monument de cette myopie est le Panthéon de Paris, mémoire fabriquée par et pour la République, la Troisième, qui savait ce qu'elle faisait. Qui croit une célébration nationale gratuite et désintéressée est bien naïf.
J’ajoute que la chose est vraie dans d’autres domaines. Même la mémoire des chrétiens est sélective, bien que plus innocemment. Nous négligeons aujourd’hui l’Église de l’époque classique. A-t-elle démérité ? Pas du tout. Mais nous nous reconnaissons mieux dans l’Église primitive (ou ce que nous pensons être l’Église primitive). Mémoire, miroir, invention de soi : ce n’est pas un mensonge, ce n’est pas une malhonnêteté. Nous ne pouvons pas faire autrement. Les Anciens appelaient cela le mythe, la référence idéalisée à hier pour construire aujourd’hui.
Il suffira de se rappeler que le mythe et la mémoire collective ne sont pas l’histoire. L’histoire, elle, a pour méthode de briser le miroir. C’est une science, tranquille, pauvre, et qui tire son orgueil de n’être pas un instrument. Il est vrai toutefois que la frontière est ténue. Qu’au moins le pont, s’il existe, soit celui de la vérité…
Frère Yves Combeau
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samedi, 29 mars 2008
Du sexe à la mort : d'un tabou à l'autre
Philippe Ariès, Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen-Age à nos jours, Seuil, Paris, 1975, p.186
20:22 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philippe ariès
mardi, 25 mars 2008
Prendre en charge la douleur
[La Vie - 20/02/08]Et si la France se donnait les moyens d’une vraie politique de soins palliatifs capable de prendre en charge la douleur physique et la détresse humaine ? Interview Armelle Breton
Elle demandait à pouvoir mourir. Lundi 17 mars, la justice a rejeté la demande de Mme Sébire, 52 ans, atteinte d’une tumeur incurable des sinus. Les médecins disent «esthésioneuroblastome», elle parle d’un «liseron» qui s’entortille autour de ses sinus, lui vrille le cerveau, exorbite ses yeux et la laisse dans une atroce souffrance contre laquelle, à ce jour, aucun traitement n’a rien pu. Le rejet par la justice était prévisible : «même si la dégradation physique de Mme Sébire mérite la compassion, le juge, en l’état de la législation française, ne peut que rejeter sa demande», a souligné le tribunal de Dijon en se fondant sur le code de déontologie médicale «le médecin n’a pas le droit de délibérément donner la mort» et sur le code pénal «qui condamne l’assistance et l’aide au suicide».
Reste une femme dans une terrible détresse à laquelle il faut répondre. En changeant la loi, comme les partisans de l’euthanasie et du suicide assisté le réclament haut et fort ? En fermant les yeux et en la laissant partir mourir en Suisse, comme elle l’a dit ? En réexaminant son dossier médical, comme Nicolas Sarkozy l’a demandé à son conseiller pour les affaires de santé, le Pr Arnold Munnich ? Dans l’immédiat, sans doute la démarche la plus efficace pour le Dr Bernard Devalois, spécialiste des soins palliatifs, persuadé que l’on peut déjà soulager ses douleurs physiques. Et l’accompagner dans la dignité autrement qu’en lui faisant une injection létale. Il affirme ici un point de vue fondé sur son expérience de professionnel de santé, confronté chaque jour à la douleur et à la souffrance.
Bernard Devalois : Ancien président de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs. Responsable de l’unité de soins palliatifs à l’hôpital de Puteaux (Hauts-de-Seine).
La Vie. Comment réagissez-vous à la demande de Chantal Sébire ?
Bernard Devalois. Elle crie «aidez-moi à mourir», et l’on n’entend que «mourir» et non «aidez-moi». Sa demande ne me choque pas, mais le barnum médiatique autour, si. Au lieu de l’aider, on l’utilise. C’est un épisode de plus de la propagande organisée par les partisans d’une légalisation de l’euthanasie. Deux ou trois fois par an, ils organisent des événements médiatiques, en récupérant des situations tragiques, au détriment des personnes en cause. Et leur stratégie de communication ne s’adresse qu’à l’émotion. Dans le cas de Chantal Sébire, celle-ci passe par la stigmatisation d’un visage et de ses altérations, – comment ne pas être tous interpellés ? Une sorte d’épiphanie tragique au service d’une requête, celle du suicide assisté, dont tout le monde sait qu’elle n’a aucune chance d’aboutir juridiquement. Elle est juste faite pour les journaux de 20 heures.
Reste que la souffrance de cette femme est indéniable.
B.D. Il y a une confusion permanente entre la douleur et la souffrance. Avoir mal, c’est la douleur ; être mal, c’est la souffrance. Dans ce cas précis, j’ai l’intime conviction qu’on peut soulager les douleurs de Chantal Sébire. Et autrement qu’en la plongeant dans un coma, comme il a été dit. La sédation palliative est un outil qui peut servir en phase terminale, mais pas dans son cas. Il faut qu’elle soit prise en charge par des spécialistes, qui sauront équilibrer sa douleur avec la pharmacopée adéquate. Aujourd’hui, on peut soulager un patient cancéreux. Diminuer sa douleur, la rendre supportable. Sur la souffrance, on est bien plus embêté. Car celle-ci est souvent liée à un déficit d’accompagnement du patient et de sa famille, en particulier au moment de l’annonce d’un mauvais pronostic.
N’y a-t-il pas des douleurs qui résistent ?
B.D. Il existe des cas de douleurs chroniques rebelles. Mais dans le cas du cancer, il n’y a pas de situations pour lesquelles nous ne puissions apporter de réponse. L’allergie à la morphine, cela n’existe pas. Il y a des effets secondaires, mais on peut les soigner. Et nous avons à notre disposition quatre ou cinq autres molécules efficaces.
Est-il possible d’aller dans une unité de soins palliatifs sans forcément y finir ses jours, comme le redoute Mme Sébire ?
B.D. C’est le cas de 30 % des patients. Ils restent le temps que l’on réussisse à stabiliser leur douleur, et sans altération de leur conscience.
B.D. Par un déficit de formation des médecins à l’accompagnement et par l’ignorance des possibilités nouvelles de la pharmacopée. Et dans l’opinion, par la confusion entre liberté et droit, largement entretenue par les partisans de l’association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD). Chacun a la liberté de se suicider. Mais en faire un droit, cela reviendrait pour la société à organiser le suicide de l’autre. Ce que propose la Suisse. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui, nombre de ces suicides se passent dans des voitures. Les voisins de l’appartement et de l’hôtel où ils se déroulaient ne supportant plus de voir sortir les cercueils. Où est alors la dignité de la personne ? Le président de l’ADMD parle de «geste d’amour» ou de «bonne mort». Personnellement, en tant que médecin, je ne peux entendre que tuer quelqu’un soit un geste d’amour.
Le médecin de Mme Sébire dit qu’il a changé de position après avoir été confronté à un cas si particulier. Et qu’il y a comme une lâcheté de notre société à ne pas vouloir envisager ces situations.
B.D. La lâcheté d’une société, c’est de ne pas savoir accompagner. La «bonne mort» n’existe pas. C’est toujours une tragédie, que la médecine ne peut empêcher mais se doit de diminuer au maximum. Des cas exceptionnels, nous en côtoyons tous les jours. J’ai pris en charge une dame atteinte d’un cancer dont tout le torse était une plaie vivante. Chaque jour, refaire son pansement nécessitait trois personnes pendant une heure et demie. On a fait tout ce qu’on a pu pour la prendre en charge. Elle est retournée passer Noël chez elle. L’accompagnement a duré deux ou trois mois, on ne l’a pas laissée seule face à sa souffrance.
Les centres antidouleur ou les unités de soins palliatifs sont-ils assez nombreux ?
B.D. Non, il y a cinq fois plus de demandes que de places dans ces établissements. Mais c’est mieux qu’il y a dix ans. Il faut imaginer une pyramide à la tête de laquelle il y a les unités de soins palliatifs (usp) réservées aux situations les plus compliquées; en dessous, les structures spécialisées mobiles qui peuvent venir à domicile. Et à la base, les professionnels de première ligne (médecins traitants, infirmières…). Tous devraient être capables d’accompagner. Mais la plupart n’ont pas reçu de formation initiale ou continue, pour remettre à jour leurs connaissances. C’est là qu’il nous reste une grosse marge de progression. Il faut mettre des crédits pour l’information et la formation.
On dit que Nicolas Sarkozy pourrait faire des annonces début avril…
B.D. On a effectivement annoncé de grands plans sur ce sujet. Une circulaire est même prête depuis septembre, organisant la graduation des soins. Mais aujourd’hui, nous n’avons toujours pas le moindre crédit supplémentaire. Pensez que dans l’unité de soins palliatifs que je dirige à Puteaux, nous n’avons pas eu d’eau chaude pendant une semaine. Pas assez d’argent pour réparer correctement la chaudière. Et il ne reste qu’un seul lève-malade pour tout l’établissement. Alors la formation…
Pourquoi êtes-vous si peu audible dans la société ?
B.D. À l’inverse de l’ADMD, nous sommes de piètres communicants. De fait, notre boulot, c’est d’abord l’accompagnement, et longtemps, nous avons été méfiants vis-à-vis des médias. Je pense qu’aujourd’hui nous devons changer d’attitude, en commençant par faire mieux connaître au public la loi Leonetti, qui impose aux médecins l’accompagnement du patient et de la famille. Et accorde aux malades des prérogatives. Mais combien le savent ? Nous avons élaboré un document décryptant le texte de loi, mais faute d’argent, il n’est toujours pas diffusé.
- Un chiffre : 2 300 C’est à ce jour, le nombre de lits qu’il manque toujours en unités de soins palliatifs. Alors que le gouvernement avait annoncé la création de 3 000 lits d’ici à 2007. Ce qui correspondrait à 5 lits pour 100 000 Français.
- Un numéro : 0 811 020 300 (no azur) Ce service téléphonique répond aux demandes d’information, d’orientation et d’écoute sur la fin de vie.
- Un site : www.sfap.org (Société française d’accompagnement et de soins palliatifs).
- Euthanasie ou suicide assisté ?
> L’euthanasie est légalisée aux Pays-Bas, en Belgique et, depuis peu, au Luxembourg. Elle est réservée aux seuls résidents de ces pays. L’injection létale est faite par un médecin.
> En Suisse, elle est dépénalisée. L’aide au suicide est autorisée seulement si le sujet s’administre le produit et que la personne qui l’aide n’a avec elle aucun lien de parenté et aucun intérêt matériel à sa mort. Les aidants doivent faire une déclaration a posteriori à la police et apporter la preuve – un film le plus souvent – qu’il s’agit d’un suicide et non d’un crime.
> Deux associations ont été créées pour organiser ces suicides. Une francophone : Exit, réservée aux Suisses ; une alémanique, Dignitas, ouverte à tous. L’opération coûte entre 5 000 et 6 000 €.
20:10 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bernard devalois, sfap
Un débat gravement tronqué
[La Croix - 25/03/2008]
À cet égard, les séquences diffusées dimanche dans « 7 à 8 » (sur TF1) et « Revu et corrigé » (sur France 5) confirmaient la tonalité de la production des jours précédents, largement favorable au prétendu « droit à mourir dans la dignité». Une telle expression inciterait d’ailleurs à débusquer le piège des mots entretenu par les chaînes, lorsqu’elles confondent « indignité » humaine et dégradation physique, lorsqu’elles parlent de « l’aide à mourir » plutôt que du suicide assisté, ou lorsqu’elles recourent à une terminologie technique – et euphémisante – comme « injection létale » ou « sédation terminale » … Dès la semaine dernière, plusieurs reportages consacrés à Chantal Sébire (notamment sur France 3) semblaient s’ingénier à forcer le jugement du public. Ainsi avec des gros plans fort insistants sur la main du médecin qui tenait les doigts décharnés de sa patiente; ou avec des commentaires en voix off qui disaient la nécessité « d’accompagner la malade par un geste d’amour », pour signifier qu’il fallait lui donner la mort. Les enfants de celle qui demandait à mourir, identifiables sur plusieurs photos, voyaient bafouée leur volonté répétée de discrétion. Quant à son avocat, Me Antonowicz, il n’était jamais présenté clairement comme militant lui-même et comme l’un des meneurs de la cause de l’euthanasie en France.
Bref, c’est vers une forme subtile de manipulation que la machine télévisuelle se sera laissé entraîner, ces derniers jours. Sans guère prendre le temps du recul. Et sans que des éléments de discernement forcément plus complexes, opposés à l’idéologie ambiante, aient eu la moindre chance d’émerger au fil d’un débat caractérisé par le simplisme et le diktat de l’affectif.
Pierre-Yves Le Priol
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