mercredi, 11 juillet 2007

La veuve Hô chez Verdun Malaussène

Ca s'est passé tout à l'heure. Verdun venait justement de se réveiller. Il était sept heures. (19 heures.) L'heure de son énième biberon. Comme ça n'allait pas assez ite à son goût, elle l'a fait savoir avec un peu plus de véhémence que d'habitude. Jérémy, qui était de quart, a foutu une casserole sur le feu et a pris la sirène dans ses bras. le Petit a aussitôt remis son disque sur le plateau :
- 250000 cache-nez à 1,65 franc et 100000 passe-montagnes, plus de 2400000 mètres de drap en 140 pour les uniformes...
C'est alors qu'on a frappé à la porte. On a d'abord pensé que c'étaient les voisins et on a continué à mener notre paisible petite vie familiale, mais ça frappait toujours. Jérémy a dit merde et il est allé ouvrir Verdun manifestant toujours dans ses bras. Verdun e. Jérémy se sont alors retrouvés devant une minuscule Vietnamienne qui souriait d'un air sceptique, debout dans des socques de bois La Vietnamienne a demandé :
- Malôtzène ?
Pour cause de Verdun, Jérémy a dit :
- Quoi ?
La Vietnamienne a répété plus fort :
- Malôtzène? Jérémy a gueulé :
- Quoi, Malaussène ?
La Vietnamienne a demandé :
- Itzi, maïdson Malôtzène ?
- Oui, vous êtes bien chez la tribu Malaussène, oui a fait Jérémy en secouant Verdun comme un shaker.
- Dje peuh pargler Bendjamin Malôtzène ?
- Quoi ?
Verdun hurlait de plus en plus fort. D'une patience réellement mythique, la Vietnamienne a entrepris de reposer sa question.
- Dje peuh pargler...
Et le lait, là-bas, sur la cuisinière, s'est mis à déborder de la casserole.
- Merde ! a dit Jérémy. Tenez-moi ça une seconde, s'il vous plaît.
Il a collé Verdun toute vivante dans les bras de la Vietnamienne. Et c'est là que le miracle a eu lieu. Verdun s'est brusquement tue. La maison s'est réveillée en sursaut. Jérémy en a lâché la casserole de lait sur le carrelage. Notre première pensée à tous fut que la Vietnamienne avait discrètement cassé la tête de Verdun contre le mur d'entrée. Mais non. Verdun souriait aux anges dans les bras de la vieille femme qui, d'un doigt câlin, lui gratouillait la base du cou. Verdun produisait les gargouillis de la rigolade nourrissonne. En échange la Vietnamienne lui offrait son tout petit rire de là-bas : « Hi-hi-hi... » Puis, de nouveau :
- Dje peuh pargler Bendjamin Malôtzène ?
- C'est moi, j'ai dit, entrez, madame.
Elle a fermé la porte derrière elle et elle s'est avancée dans la pièce, Verdun toujours gazouillant dans ses bras. Elle était vêtue d'une longue robe de soie noire à col Mao et portait de grosses chaussettes de laine. Tirés de leur torpeur par ce silence d'armistice, Clara et Risson se sont levés ensemble pour venir voir de plus près à quoi ressemblait notre sauveur. Il y avait quelque chose de fantomatique dans leur démarche, genre réveil des morts vivants. Ça a dû quelque peu inquiéter la vieille dame, car elle a froncé les sourcils et s'est arrêtée au milieu de la pièce, indécise. Je crois que nous avons tous eu la même trouille en même temps : qu'elle se tire et nous laisse seuls avec Verdun. Clara, Risson et moi lui avons tendu une chaise. Ça faisait trois chaises. Dans le doute, elle est restée debout. On la sentait prête à se tailler d'une seconde sur l'autre. J'ai passé ma main sur mon menton : pas rasé depuis trois jours. J'ai regardé Risson : un vieux poilu statufié par l'épuisement. J'ai regardé Clara : défaite. Jérémy foutait la moitié du lait à côté de la casserole tellement ses mains tremblaient. Joli spectacle. Il n'y avait que Verdun, rose et fraîche, pour péter de saine santé dans les bras de notre visiteuse.

dimanche, 01 juillet 2007

La Reine Zabo et les livres

67e396420b21f4f2fcc7b4a8753918c2.gifIl fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l'humble armée des Alfas. Elle ne se trompait jamais. Elle les classait à l'odeur, tous, papiers chiffons, jute, fibre de coton, chanvre de manille...

Loussa jouait à cela avec elle. C'étaient leurs jeux secrets. Tous les deux seuls chez Isabelle, Loussa lui bandait les yeux, il lui mettait des moufles et il lui collait un bouquin dans les pattounes. Isabelle n'en pouvait rien savoir, ni par les regard, ni par le toucher. Son nez, seul, parlait :

- C'est bien beau, ce que tu m'a donné là, Loussa, pas du papier mortel, ça, un Hollande de bonne tessiture... la colle : de l'Excellence-Tessier... et l'encre, si je ne m'abuse, l'encre... attends voir...
Elle dissociait le parfum aérien de l'encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu' à retrouver le nom de l'artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d'encre-là, et la date exacte du cru.

Elle lâchait parfois son rire de grenouille.

- Tu as essayé de me rouler, mon salaud, la reliure ne date pas de la même époque... Une peau antérieure de vingt ans. C'était bien joué, Loussa, mais tu me prends vraiment pour un autre.

Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d'où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d'ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l'auteur, et la date de parution.

Parfois Loussa se contentait de faire parler les doigts d'Isabelle. Il lui ôtait ses moufles. Il obturait les narines de petits nuages hydrophiles. Il regardait les mains d'Isabelle caresser le papier :

- Papier mousseux, étouffé, trop spongieux, jaunira, tu verras ce que je te dis, dans quatre-vingt ans, les petits-enfants des enfants que nous n'évons pas faits retrouveront ce buoquin jaune comme un coing, l'hépatite y travaille déjà.

Elle n'était pas pour autant ennemie du papier périssable, en fibre de bois. Savante, certes, mais rien d'une snob. Elle s'émouvait de ce que les livres aussi fussent mortels. Elle vieillissait en même temps qu'eux. Elle ne pilonnait jamais, ne jetait jamais, ne jetait jamais un seul exemplaire. Ce qui vivait, elle le laissait mourir.

Daniel Pennac, la petite marchande de prose, Folio, p.247-248

18:15 Publié dans Pennac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livre

vendredi, 08 juin 2007

Méditation sur fond de Valsalva canine

"Etrange regard du chien qui pousse. C'est toujours une affaire qui le préoccupe. Il préfèrerait ne pas être vu, il voudrait bien regarder ailleurs, mais la chose réclame toute sa concentration. Il s'agit d'obtenir un équilibre pendulaire du train arrière, de calculer une exacte verticale, de ne pas s'en flanquer sur les pattes et de ne pas tomber assis dedans. Un grand nombre de paramètres à maîtriser simultanément. On voudrait faire vite et discret, mais l'événement commande la lenteur, exige de l'application. Le front se plisse, le sourcil se frise. S'il y a une circonstance de sa vie où le chien semble penser, un moment de pure introspection, c'est quand il pousse. Là, et seulement là, l'oeil du chien atteint à l'humanité. Il la transcende même, si j'en juge par l'affligeante simplicité du regard de Martin Lejoli, au-dessus de Julius. La complexité est en bas, l'idée fixe en haut. Le fertile enchevêtrement de tous les besoins est en bas, l'obsession monolithique en haut, toutes les contractions de l'homme dans les yeux de Juliud le Chien, un seul mobile dans le regard du candidat Lejoli. Le penseur est en bas, le prédateur en haut. Et j'ai eu peur. Pas du chien, de l'homme. L'intuition du pire. Une fois de plus le copronuage est venu se nouer au-dessus de ma tête. Et l'envie m'a pris de fuir très loin. Mais, solidarité oblige, on n'abandoinne pas son chien dans cette position."

Daniel PENNAC, Aux fruits de la passion, Folio, pp.101-102

mercredi, 06 juin 2007

Funèbres pompes

"En bas, c'était la même tribu pétrifiée, devant les mêmes bols de café au lait que personne n'avait touchés. Tous les regards convergeaient vers le bout de la table. Deux hommes se tenaient là, debout, à contre-jour. Deux apparitions de granit qui faisaient écran à la lumière du matin. On ne voyait pas leur visage. Ils avaient déposé un oeuf de Pâques sur la table, devant eux. Ils attendaient.
Un oeuf de Pâques...
C'est la première image qui m'est venue : une sorte de gros oeuf d'un noir profond, aux reflets métalliques. Un oeuf futuriste et sinistre, pondu par un ptérodactyle d'acier. Tout le silence qui régnait dans la pièce semblait sourdre de cet oeuf. J'ai sursauté quand un des deux types s'est adressé à moi :
- Monsieur Malaussène ?
J'ai répondu oui.
Le second type a désigné l'oeuf comme on s'agenouille devant un ciboire :
- Les cendres de Mlle votre soeur.
Avant que la tablée ait accusé le coup, le premier type a fait les présentations.
- Messieurs Balard et Fromonteux, des établissements Letrou. [...]
- Permettez-nous de vous présenter nos condoléances les plus attristées.
- A vous-mêmes ainsi qu'à votre famille.
- En nos noms propres et au nom de notre maison.
Balard et Fromonteux parlaient d'une même vois. j'ai balbutié un vague remerciement. Ils ont dû le prendre pour une amorce de conversation, parce qu'ils se sont brusquement animés.
- Le modèle vous convient-il ? a demandé Balard ou Fromonteux.
- Si ce n'était pas le cas, a enchaîné Fromonteux ou Balard, notre maison dispose d'une gamme très complète...
j'ai entendu claquer les serrures d'un attaché-case et, avant qu'aucun de nous ait pu faire le moindre geste, nous nous sommes retrouvés avec un éventail de photos étalées devant l'oeuf de Thérèse. C'étaient les urnes concurrentes. Balard ou Fromonteux avait abattu leur jeu avec la même dextérité que Thérèse quand elle déployait son tarot de Marseille.
- Comme vous pouvez le constater, l'urne funéraire a beaucoup évolué.
- Il était grand temps de relooker le produit...
- Notre maison s'y est appliquée.
- Les défunts aussi ont droit à la diversité.
- Surtout ceux qu'on garde à la maison.
- Variété des formes et des matériaux...
Ils nous faisaient l'article en se passant le relais. Un ping-pong très au point. Pendant que Balard ou Fromonteux parlait, Fromonteux ou Balard faisait le tour de la table, déposant une photo devant chacun de nous : urnes en forme de fleur épanouie, de pomme joufflue, de livre ouvert, urnes infantiles à bouille d'angelot, une tirelire, à briser si on décidait d'éparpiller Thérèse - ils livraient le marteau avec...
- En promotion jusqu'en octobre !
- Mille six cent francss hors taxe, massette comprise...
- Mille neuf cent trente-six francs TTC...
- Deux cent quatre-vingt-dix-sept euros quatre-vingt-cinq...
- Terre cuite ou porcelaine...
- Trois mensualités, crédit gratuit.
- Ou de modèle, avec incrustation de rubis du Brésil...
- Un peu plus onéreux, bien sûr...
Le tout dans la sidération générale, et moi sous le regard assassin de Julie qui me hurlait muettement de "faire quelque chose, bon Dieu !", d'autant que le Petit avait chopé une photographie au passage etque je voyais le momen toù il allait exprimer une préférence, laquelle se heurterait au veto de Jérémy, évidemment, d'où une bagarre inévitable, qui finirait en étripage devant les cendres de Thérèse."

 Daniel PENNAC, Aux fruits de la passion, Folio, pp.116-118

mardi, 29 mai 2007

"se faire résumer"

- C'est moi, Majesté ?
- Ce sera vous, Malaussène, si vous acceptez.
- Si j'accepte quoi ?
Elle a regardé Gauthier. Elle a dit :
- Gauthier...
Le petit Gauthier a ouvert son vieux cartable d'agrégatif, il a disposé ses petits papiers, et, au moment de s'y mettre, il s'est fait sèchement résumer :
- Bref, Malaussène, la situation de J.L.B est florissante, mais on note tout de même un tassement des ventes à l'étranger.

Daniel PENNAC, La petite marchande de prose, folio, p.113

jeudi, 03 août 2006

Maison d'édition

"Drôle d'image, le nid, pour une maison d'édition. Un éditeur, c'est d'abord des couloirs, des angles, des niveaux, des souterrains et des soupentes, l'inextricable alambic de la création : l'auteur se pointe côté porche, tout frémissant d'idées neuves, et ressort en volumes, côté banlieue, dans un entrepôt, cathédrale dératisée."

La petite marchande de prose, Folio, p.85

Maturité

"Ne parlez jamais de maturité dans votre cas, mon garçon, même un panaris ne pourrait pas mûrir sur vous, alors une décision..."

La petite marchande de prose, Folio, p.84

lundi, 24 juillet 2006

Julius, guéri !

"Julius est guéri ? Julius est guéri ! Non, Julius est guéri ? Guéri ? Julius ! Oui, Julius est guéri. Il a même créé une certaine sensation, ce matin, dans l'immeuble, en descendant les cinq étages : il traînait derrière lui une sarabande de flacons qui se brisaient sur les marches, les uns après les autres, les sacs de déjections crevés répandant ce qu'ils avaient à répandre, et lui donnant, au bout de leurs tuyaux translucides, une allure de sanglier fou cherchant à fuir une attaque de méduses. Panique en la demeure. Tous les locataires enfermés chez eux à double tour, et toutes les puanteurs juliennes s'en donnant à coeur joie du haut en bas de la cage d'escalier."

Danniel Pennac, Au bonheur des ogres, Folio, p.142

Stojil aux échecs

"Il a repoussé mes forces autour de mon roi et attaque de tous les côtés à la fois. Cette capacité qu'il a de jouer simultanément des diagonales et des perpendiculaires indique le Stojil des grands jours. Tant mieux, d'ailleurs, car quand il ne voit pas, Stojil, il triche ! Le seul type au monde capable de tricher aux échecs. Toutes ses pièces chevauchent deux ou quatre cases, la vue de l'adversaire se brouille, le monde chavire, le moral tombe à zéro, car la vraie mort des valeurs, c'est un échiquier fou."

Daniel Pennac, Au bonheur des Ogres, Folio, p. 89

samedi, 22 juillet 2006

Le rayon Shetlands

"Elle flanaît depuis cinq bonnes minutes devant le rayon des shetlands. Tout à coup, ses doigts jaillissent, s'enroulent, un petit pull est entièrement aspiré dans le creux de sa main, puis sa main avalée par son sac, lequel déglutit, et recrache une main vide."

(Daniel Pennac, Au bonheur des ogres, Folio, p.58)

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