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dimanche, 03 août 2008

Les portables en colo

[www.lemonde.fr - 02/08/08 - Les "colos" sous l'emprise des portables]

Sites Internet, blogs, téléphones portables, les colonies de vacances n'échappent pas à l'intrusion grandissante des nouvelles technologies. "Avant, c'était un courrier par semaine, aujourd'hui c'est un coup de téléphone portable par jour", résume Cédric Javault, cofondateur de Telligo, organisme de séjours pour jeunes. Terminé le temps où les familles attendaient le retour de leur progéniture pour écouter le récit des vacances. Désormais, les blogs se multiplient. Chaque jour, les parents peuvent se connecter pour découvrir en images et en textes le vécu de leur enfant et glisser des commentaires. Une interaction très appréciée des familles qui ont l'impression "d'y être", mais qui peut avoir ses limites.

"Plus on met d'informations, plus les familles en demandent. Si pendant une journée nous n'alimentons pas le blog, l'inquiétude pointe", témoigne Eric Levasseur, directeur de l'association Evasion vacances aventure (EVA). Voir son enfant sourire sur une photo mise en ligne fait du bien aux parents. "Le charme du courrier est rompu, parents et enfants ne s'écrivent plus, ils attendent le blog du soir", raconte Jacques Chauvin, chargé de mission vacances à la Ligue de l'enseignement.

Chez Tillego, 400 séjours disposent de leur site Web sécurisé (réservé aux familles via un mot de passe) et une vingtaine d'un blog. "Cet été, nous en sommes à trois connexions par enfant et par jour", comptabilise M. Javault. Ce lien virtuel quotidien sécurise les familles qui sont "beaucoup plus inquiètes qu'avant", constate Eric Levasseur. "Les parents ont peur de lâcher leur enfant et certains faits divers comme celui de Beaune (Côte-d'Or, en 1982, 53 morts dans un accident de car) ou de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique, en 2004, un enfant disparaît pendant la nuit d'un centre de vacances et est retrouvé mort) restent ancrés dans la mémoire collective", poursuit-il. Pourtant, ces angoisses vis-à-vis des déplacements et des risques d'enlèvement ou de pédophilie ne sont statistiquement pas fondées ; les taux d'accidents en "colo" étant bien moindres que dans la vie domestique.

Des objets devenus banals Bien que les documents remis aux parents par les organismes de vacances indiquent clairement qu'il est "déconseillé" d'emmener son téléphone portable ou sa console de jeux pendant la colo, il est difficile d'interdire des objets devenus banals. "Certains jeunes ne seraient pas envoyés en colo par leur famille s'ils ne pouvaient pas emporter leur téléphone", assure M. Javault. Quant aux consoles de jeux "j'en confisque deux par jour", témoigne-t-il. Avant le portable, la cabine téléphonique du centre de vacances - avec un animateur tout proche qui pouvait intervenir en cas de pleurs - ou le système de messagerie vocale maintenaient la séparation parents-enfants propre au départ en colo. Le mobile, lui, "a tout chamboulé", estime Jacques Chauvin. "Les parents peuvent être informés de tout instantanément et sans aucun recul", déplore-t-il.

Un bobo, une saute d'humeur, une remontrance et l'enfant peut appeler ses parents. Des situations qui compliquent le travail des animateurs. "Il y a deux ans, il y avait eu un mini incident avec un jeune de 9 ans qui effectuait sa première colonie de vacances. Il pleurait. J'ai contacté sa mère, elle était déjà dans sa voiture prête pour venir le chercher ; l'enfant l'avait appelé", raconte M. Javault, qui ne manque pas d'anecdotes sur les effets du portable.

La colo est un peu le miroir d'une société de plus en plus inquiète. Le portable fait office de cordon rassurant et participe au "droit de savoir" revendiqué par les parents, analyse Patrice Huerre, psychiatre et psychanalyste, spécialiste des adolescents. Certains parents estiment désormais "inadmissible de ne pas pouvoir joindre leur enfant quand ils le veulent", constate M. Levasseur.

Autonomie et indépendance

Ces communications quasi permanentes via l'écran d'ordinateur ou le téléphone portable modifient également "l'épreuve initiatique que représente la séparation parents-enfants lors du départ en colonie, considère le psychiatre et psychanalyste Alain Braconnier, spécialiste des relations parents-enfants. Cela atténue l'angoisse de la séparation mais peut nuire à la capacité d'autonomie et d'indépendance de l'enfant". Auparavant, les parents s'inquiétaient "par imagination", désormais ils disposent "d'une projection directe sur la réalité qu'ils peuvent interpréter sans amortisseur", complète-t-il.

Patrice Huerre relativise les conséquences : "Il y a la surface et le fond. Nous sommes dans l'illusion de l'échange, de la continuité des liens, mais chacun fait sa vie après avoir rassuré l'autre. Il ne faut pas sous-estimer la capacité des jeunes à cacher ce qu'ils veulent cacher."

 

Sandrine Blanchard
 
analyse d'audience