« Faites votre sandwich | Page d'accueil | Fuiras-tu au désert ? »

vendredi, 25 juillet 2008

Servitude volontaire

[source : la Croix - 26/07/08]

Files

Une si longue attente… Ils sont là des dizaines, des centaines même, à l’ombre frisquette de cette matinée estivale, à faire du surplace. Ils ne veulent pas rater l’expo dont tout le monde parle (peu importe la­quelle : il y a constamment des expos dont tout le monde parle…). Les avisés se seront munis de livres ou de journaux qu’ils tente­ront de lire si les conversations des voisins immédiats ne les perturbent pas trop (on n’arrive jamais à lire tranquille, dans une file d’attente…). Les négligents ont oublié toute distraction. Ils attendent, c’est tout. Pour s’occuper, ils prennent des repères.

« La dame rouge, là-bas, il me semble qu’elle a avancé. Il y a cinq minutes elle était avant l’arbre, maintenant elle est après l’arbre. »
Il y a des plages d’immobilité complète. On peut ne plus avancer du tout pendant cinq ou dix minutes. Puis, parfois, cela avance d’un coup de quelques mètres. On se prend alors à espérer. Mais non, ce n’aura été qu’un court répit. Loin, là-bas, dans le monde enviable de ceux qui approchent des portiques de sécurité, puis des caisses, que se passe-t-il de mystérieux ? Approcher pour se renseigner n’avancerait à rien, ne ferait pas avancer plus vite le temps. Une demi­heure, une heure, une heure et quart se passe. Enfin vient le temps de la libération incroyable, le moment de payer sa place. Pour obtenir le droit de faire à nouveau la queue, mais cette fois à l’intérieur, devant chacune des œuvres exposées. Et ainsi de suite jusqu’à la fin de l’expo qui vous rend des fourbus, des lassés de la station debout, des exténués du regard et des choses en­traperçues entre des dos, des crinières, des trop grands, des très lents. Avant de repartir il y a quelques masochistes qui, jamais fatigués de stagner, se mettent en file devant une boutique riquiqui où dix personnes attendent qu’on veuille bien leur vendre une carte postale, la biographie de l’auteur, un DVD, le catalogue de l’expo. En revenant de l’expo l’on se dit : j’ai plus contemplé l’intérieur de moi-même que des merveilles derrière les vitrines. Mais enfin, nous pourrons dire : nous ne l’avons pas manquée l’expo dont tout le monde parle. Et nous pourrons en parler avec une science acquise de haute lutte et d’infinie patience. Parfois l’on se demande quand même si le charme principal des expos de ce type ce n’est pas le sentiment de liberté retrouvée, à la sortie. Car la sortie est le seul moment où l’on ne fait pas la queue.

Bouchons

Que faisons-nous d’autre, après tout, qu’at­tendre ? La modernité, c’est sans doute cela : être dans la file. Lors des voyages aériens, chacun sait que l’on passe souvent plus de temps à stationner qu’à voler, à piétiner qu’à naviguer. À l’enregistrement, pour les contrôles, dans la salle d’embarquement, à la porte de l’avion, dans l’avion avant d’ac­céder à son siège, à l’arrivée, aux bagages, aux taxis… Même chose sur les routes où les pérégrinations des urbains s’agglutinent en bouchons kilométriques. Même chose pour accéder aux plages les plus recherchées, aux caisses des magasins, aux salles de cinéma, dans les administrations, les boutiques de la SNCF (au moins y a-t-il des sièges !), à La Poste (là, pas de sièges).

Société de bouchons. Même par téléphone. « Ne quittez pas l’écoute, une opératrice va vous répondre. Votre temps d’attente est estimé à sept minutes ! ». C’est trop gentil. Société d’encombrements. Péages, caisses, autobus, ascenseurs, services d’urgences des hôpitaux: qu’est-ce qu’on espère à attendre partout, et de plus en plus long­temps ? On attend sa place. Mais quelle place ? Et surtout comment se fait-il que cette servitude semble volontaire, comme aurait dit l’excellent La Boétie ? Serait-ce une manière de s’entraîner avant la der­nière caisse, la dernière porte, celle qu’il nous faudra bien, tous, passer un jour et dont nous devinons que les contrôles y seront sévères ? À passer ainsi une grande partie de sa vie à stagner, à prendre « son mal en patience », que gagnons-nous ? De l’entraînement à la passivité. Des occasions de méditer, de faire « retour sur soi », de cas­ser le rythme fou du reste de l’existence. Il doit bien y avoir là-dedans, quand même, une forme de plaisir, sinon comment sup­porterions-nous plus de cinq minutes ces immobilisations ?

Bruno Frappat

Ecrire un commentaire

 
analyse d'audience