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vendredi, 27 juin 2008

Associations gays à l'éducation nationale

[Le Monde - 27/06/08]

Certains ont le regard méfiant des mauvais jours, d'autres s'installent bruyamment dans la classe avec des rires fanfarons. "Aujourd'hui, comme vous le savez, nous allons parler d'homosexualité", annonce Alice Guéna, la présidente du Mouvement d'affirmation des jeunes gais, lesbiennes, bi et trans (MAG). Les élèves étouffent quelques rires embarrassés. "Pourquoi ris-tu, David ?", demande la professeure de français et d'histoire de la classe, Malika Awad. "J'avais jamais vu un homosexuel, c'est pour ça que je ris. C'est bizarre, la première fois."

Alice Guéna, qui tente de "sensibiliser les jeunes au respect de la diversité", intervient ce jour-là dans une classe de BEP mécanique moto du lycée Jacques-Brel de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). Reconstruit en 2005, ce grand paquebot de métal accueille 450 adolescents qui préparent leur BEP, leur CAP ou leur bac professionnel dans les métiers du bois, de l'électronique ou de la mécanique moto. "J'ai fait venir cette association, car je m'étais aperçue, lors d'une intervention sur les discriminations, au début de l'année scolaire, que l'homophobie était un préjugé partagé par l'ensemble des élèves", explique Malika Awad.

Ce jour-là, ils sont une petite vingtaine, tous des garçons. Les cahiers et les stylos sont restés dans les sacs, les casques de moto sont alignés au pied des bureaux. Après la diffusion d'un film réunissant les témoignages de jeunes homosexuels, le dialogue s'engage. Au fond de la salle, Laurent reste silencieux mais son hostilité est perceptible. "J'ai une haine, finit-il par dire. Les homosexuels, ça me dégoûte un peu de penser qu'ils... qu'ils s'accouplent. Deux hommes en même temps, ça va pas ensemble." "C'est bizarre, c'est un peu contre nature, renchérit son voisin. Ils peuvent pas faire des enfants." Alice Guéna se garde bien de les interrompre : elle les encourage, au contraire, à parler "sans tabou". "N'hésitez pas à dire ce que vous pensez sur la sexualité ou sur autre chose, insiste la présidente du MAG. C'est un échange, on est là pour ça." Jamais elle ne proteste contre les mauvaises blagues et les embardées homophobes des adolescents : elle se contente de les écouter et d'interroger sans relâche leurs préjugés. "Tu dis que tu n'as jamais vu d'homosexuels, répond-elle à David. En es-tu sûr ? A ton avis, à quoi reconnaît-on un homosexuel ?"

Pour ces jeunes lycéens, l'homosexualité a le visage des stéréotypes : les garçons sont efféminés, ils sont les meilleurs amis des filles, ils ont de l'esprit - ils font des "astuces", résume Nicolas avec un soupçon d'amertume. "Un garçon qui se maquille ou qui s'habille un peu comme une fille, je le classe homo direct", affirme Abdel. "Ils font des gestes comme des filles, lalala", pouffe son voisin. "Tout ça, c'est des préjugés, intervient cependant Steve. C'est comme quand on dit que les Portos sont des maçons ou les Arabes des voleurs. C'est pas toujours vrai." Certains garçons approuvent de la tête, d'autres restent obstinément silencieux. Au dernier rang, deux élèves tentent d'expliquer à leur façon le cheminement qui mène à l'homosexualité. "Les gens qui sont homos, ils ont sûrement eu des problèmes psychologiques, affirme Nicolas. Ou alors ils ont eu des problèmes avec les filles, et ils se sont tournés vers les garçons. Mais c'est vraiment n'importe quoi : si on a des problèmes, il y a des prostituées, quand même." "Ceux qui le sont à la naissance, c'est pas de leur faute, ajoute son voisin. Mais les autres, c'est pas pareil."

Alice Guéna écoute, marque une pause. "Vous croyez qu'ils l'ont tous choisi ? Vous avez vu le film, tout à l'heure, avec les témoignages de jeunes : ils disent que l'homosexualité s'est imposée à eux." Les adolescents réfléchissent, hésitent, font silence quelques instants. Ils n'ont qu'une certitude : ils ne pourraient pas accepter l'homosexualité d'un ami. "Ici, c'est direct déchiré, on le taille, lance David. Si j'en vois un, je me détourne." "Moi, je le taperai pas, bien sûr, je suis tolérant, ajoute un autre. Mais je lui tournerai le dos quand même." Chez ces adolescents, le rejet de l'homosexualité est souvent une manière d'afficher crânement son identité masculine. "Un homme, ça doit être fort, poursuit Nicolas. C'est normal, c'est la nature. Les homos, c'est le contraire, ils ont des gestes de filles. Il y en a peut-être qui sont des brutes, mais c'est rare." "Quelque part, ils ont un peu perdu leur virilité, poursuit un autre. Il y a des filles qui aiment les hommes soumis, mais c'est des cas particuliers. Si on les insulte dans la rue, elles préfèrent un mec qui peut les défendre." Alice Guéna intervient calmement. "Moi aussi je réagis lorsque mon amie se fait insulter dans la rue. Pas parce que c'est une fille, mais parce que je l'aime."

La présidente du MAG laisse l'échange se déplacer vers le terrain du couple, de la famille, des enfants. La perspective du mariage homosexuel les fait sourire, l'homoparentalité les inquiète. "A l'école, les enfants d'homos, ils vont être clashés, affirme Steve. Et le jour de la Fête des mères ou des pères, ils donneront le cadeau à qui ?" Alice Guéna évoque les études qui montrent que les enfants des couples homosexuels vont aussi bien que les autres, parle de l'isolement des enfants de divorcés dans les années 1960, cite le cas des enfants élevés par un seul parent. "Oui, mais un petit qui grandit avec un couple homosexuel, ça peut le troubler, rétorque le voisin de Steve. Il va se demander qui est le papa, qui est la maman." Au terme d'une heure de débat, la professeure lève la séance dans un sourire. Les élèves se dispersent dans les couloirs en se bousculant, tandis qu'Alice Guéna s'attarde un instant dans les couloirs. "Quand je viens dans un lycée, mon but n'est pas de leur faire des leçons de morale ou de les faire changer d'avis, conclut-elle. J'essaye juste d'ouvrir un espace de parole. Ils vivent, comme nous tous, dans une bulle de verre avec leurs a priori, leurs certitudes, leurs préjugés. Mon travail, c'est d'ébranler certaines de ces certitudes. Je tapote à la vitre, ça crée une petite fêlure. Un jour, peut-être, le verre se fendillera."

Anne Chemin

Gestation pour autrui, Sylvaine Agacinski

[http://www.liberation.fr/actualite/societe/334907.FR.php - 26/06/08 - «L’enfant devient une marchandise»]

Sylviane Agacinski. Philosophe, professeure à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Livre après livre, elle étudie les rapports entre les sexes, le masculin et le féminin. Elle a été auditionnée par le groupe de travail du Sénat.

Quelle est votre position sur la gestation pour autrui ?

La légalisation éventuelle de la gestation pour autrui est un cas très grave de l’extension du marché à toute chose, quelle qu’elle soit. C’est une dérive que Marx dénonçait déjà au XIXe siècle, mais qui atteint des proportions inédites avec le développement des biotechnologies. Déjà, on propose 1 000 euros, en Espagne par exemple, aux donneuses d’ovocytes. Or, s’il ne s’agit pas d’un don, par définition exceptionnel, la gestation autorisée sera forcément rémunérée, faisant du ventre des femmes un instrument de production et de l’enfant lui-même une marchandise.

Pour vous, c’est une dérive du libéralisme vers la marchandisation du corps ?

Absolument ! Au sens de l’envahissement de la société par le marché. On fait passer pour un progrès technique et pour une liberté ce qui représente en réalité une exploitation des femmes pauvres par des femmes riches (et des pays pauvres par les pays riches). La vraie question est de savoir si porter un enfant se rattache à l’existence personnelle d’une femme ou bien si c’est une activité productrice. En fait, c’est une transformation de soi qui ne relève ni du faire ni du produire. C’est tout de même un comble de voir à nouveau considérer l’enfantement comme une fonction (et pourquoi pas un métier, pendant qu’on y est) et le corps féminin comme un outil. Mais aucune femme ne porte un enfant comme on fait cuire un pain dans un four. Philosophiquement, on peut dire que chacun est son corps, et non pas que ce corps est une propriété : c’est en ce sens que vendre du temps de travail, un service ou un produit, ce n’est pas vendre son corps lui-même. Demander à une femme de faire un enfant pour un autre, c’est lui demander de vendre sa personne entière, pendant neuf mois. Cela s’apparente à un esclavage. On peut aussi appeler cela de la corruption, c’est-à-dire le fait d’acheter un «bien» non vendable.

Quelle réponse proposez-vous aux couples infertiles désireux d’avoir un enfant et qui, loi ou pas loi, se lancent dans des démarches de GPA, souvent à l’étranger ?

Aujourd’hui, ce désir est largement stimulé par la promesse médicale. La demande d’enfant «à tout prix» est la conséquence d’une offre biotechnologique, à laquelle s’ajoute la traditionnelle pression familiale et sociale. Du coup, chacun se dit qu’il doit pouvoir, lui aussi, avoir un enfant, quitte à le faire faire par d’autres. Le paradoxe de l’offre médicale, c’est que la souffrance liée à l’infertilité est bien plus grande qu’avant ! En fait, il y a moins de 20 % de réussite pour la fécondation in vitro (FIV). C’est peu. Ces techniques sont très contraignantes, surtout pour les femmes, et beaucoup de couples se séparent après plusieurs échecs. Malgré les mises en garde des médecins eux-mêmes, beaucoup pensent qu’il y a forcément des solutions à tout. Enfin, il me semble que, dans le «désir d’enfant», il y a une part de générosité, il y a un désir de transmettre qui peut s’exprimer de toutes sortes de façons, et pas seulement à travers la procréation ou l’adoption. Parfois, on transmet plus, ou mieux, à d’autres qu’à ses propres enfants.

Etes-vous favorable à ce que les couples d’homosexuels aient accès à une procréation médicalement assistée (PMA) par le biais d’une mère porteuse par exemple ?

La question n’est pas du tout de savoir qui a recours à une mère porteuse, elle est de savoir s’il est légitime de demander à une femme de servir de mère porteuse. Je dis que cette demande n’est en aucun cas légitime, parce qu’elle est contraire à la dignité de la femme et de l’enfant. Ce qu’il faut savoir, c’est si la PMA reste dans une logique thérapeutique ou bien si elle entre dans une logique fabricatrice, le laboratoire devenant un moyen de produire des enfants de façon artisanale, en quelque sorte. Or, le labo peut fabriquer des embryons, par FIV, mais il faut un utérus pour que l’embryon devienne effectivement un bébé. En attendant l’utérus artificiel, il faut donc encore des corps de femmes. Ce que l’on voudrait, c’est que des femmes deviennent des ouvrières dans un système de production d’enfants. Le chômage aidant, on finira par convaincre les plus pauvres que c’est un travail comme un autre. Tout ça promet un marché très lucratif pour un certain nombre d’intermédiaires (marché qui existe déjà ailleurs). Le plus drôle, c’est de voir une gauche «progressiste» applaudir à cette forme inédite et barbare d’exploitation. Quel aveuglement !

Recueilli par C.R.

mercredi, 25 juin 2008

Bébé Made in Ukraine

[Madame Figaro - 20/06/08]

Les mères porteuses seront-elles autorisées en France ? Ébauche de réponse dans quelques jours avec le rapport d’un groupe de travail (1) mis en place par le sénat… en attendant une loi, le tourisme procréatif s’épanouit à l’est de l’Europe. Entre Kiev et Kharkhiv, voyage au royaume du baby business.

« Devenez mère porteuse ! Rémunération à partir de 3000 euros. » La petite annonce, illustrée d’une jeune fille blonde souriante et d’un numéro de téléphone, figure dans le mensuel gratuit des sorties de Kiev. En Ukraine, la maternité de substitution ressemble à un job comme les autres. Déclarations de bonnes intentions et témoignages se succèdent sur les forums Internet : « Qu’y a-t-il de mal à ne pas pouvoir en avoir et payer pour cela? » interroge Natalka, 28 ans. « Je ne vais pas abandonner mon enfant puisqu’il n’est pas vraiment de moi », justifie Ganna, 25 ans. « Quand je vois les visages heureux des parents, je me dis que j’ai fait quelque chose de bien. »

Dans cet ex-État soviétique où le salaire mensuel moyen plafonne à 200 euros, le refrain du don désintéressé connaît cependant quelques couacs. Si les Ukrainiennes acceptent de jouer les « nounous » pour des couples français, belges ou allemands, c’est généralement pour l’argent. Car là-bas, le mot « étranger » rime avec « fortuné ». Et à l’école du capitalisme sauvage, on joue avec ce que l’on a.

Depuis peu, l’Europe de l’Est figure parmi les destinations de choix des couples européens confrontés à l’infertilité. Tarifs low cost et législation plus souple, les agences et cliniques spécialisées dans le baby business s’y sont multipliées : on en recense une vingtaine en Ukraine, dix-sept en République tchèque et une quarantaine en Pologne. Le coût des programmes de « maternité de substitution » s’échelonne entre 15000 et 30 000 euros, « une moyenne ». À titre de comparaison, il faut compter plus de 50000 dollars pour un enfant made in America contre seulement 10 000 en Inde, la nouvelle destination à la mode du tourisme procréatif.

Entre deux cents et quatre cents couples français se rendraient ainsi chaque année à l’étranger pour bénéficier de ces formules tout compris « Ici, quasiment chaque centre de reproduction a sa liste – confidentielle – de candidates possibles », affirme Fédor Dakhno, le père du premier bébé-éprouvette ukrainien, qui dirige l’Institut de médecine reproductive de Kiev. S’il n’existe pas de chiffres officiels, l’on estime à plus d’une centaine le nombre de mères porteuses recrutées chaque année par les cliniques spécialisées. Les chiffres du marché clandestin sont vraisemblablement du même ordre, voire plus importants.

Basée à Kharkhiv dans l’est du pays, la société privée La Vita Felice (la vie heureuse, en italien) propose aux couples stériles ses forfaits clés en main, alliant tourisme et maternité de substitution : de l’insémination au choix d’une mère porteuse sur catalogue, en passant par les billets d’avion, la réservation d’un appartement, sans oublier la traduction et l’assistance juridique. Consulter le fichier des « gestatrices » coûte 1000 dollars, la location d’un appartement pour un mois – le temps d’assister à la naissance de l’enfant et de régler les formalités administratives – 100 dollars. Un pack VIP est même disponible, garantissant aux futurs parents inquiets et absents une surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre de leur «nounou». Le dédommagement de la mère porteuse ne dépassant généralement pas les 3 000 euros, la marge des médecins, juristes et sociétés intermédiaires reste plutôt confortable.

"Ce n'est pas une industrie lucrative"

« Ce n’est pas une industrie lucrative, nous parlons quand même de médecine ! » s’emporte Konstantin Lebedev, le directeur de la clinique Isida, maternité fétiche de l’oligarchie et premier centre spécialisé dans la reproduction assistée en Ukraine. Architecture futuriste aux vitres émeraude, suites luxe avec bouteilles de champagne et vigiles dissuasifs dans le hall scintillant, Isida fait figure d’ovni dans la triste banlieue de Kiev.

Trois cent cinquante employés, sept cents bébés par an. Chiffre d’affaires 2007 : 10 millions de dollars. « Ici, on se concentre sur l’éthique », martèle Konstantin Lebedev, « managing director, MBA », comme l’indique sa carte de visite. À l’entendre, la maternité de substitution ne représente qu’une infime partie des activités d’Isida, tout juste « quelques couples par mois ». Et « nous nous cantonnons à l’aspect médical comme l’insémination, l’accouchement ou le suivi de la grossesse. Point ».

Les entremetteurs entre couples étrangers et mères de substitution sont plutôt à rechercher du côté des agences, qui attirent leurs clients sur Internet à grands coups de sites interactifs traduits en plusieurs langues et animations sur fond pastel. Dans le bureau étriqué de Rojuscconsult, une société russe spécialisée dans le conseil juridique, Vadim V. Nastojaschij, mâchoire crispée et oeil rivé sur sa montre, a du mal à se détendre. « Les médias étrangers donnent une image désastreuse de la situation », pointe-t-il d’un doigt accusateur. S’il refuse de dévoiler son « fichier mères porteuses », il consent à énumérer, presque mécaniquement, les critères de sélection maison : le « ventre » doit être âgé de moins de 35 ans, être en bonne santé et avoir déjà eu un autre enfant afin de « reporter l’affection maternelle sur sa progéniture ».

« Sur notre sol, l’enfant né par mère porteuse appartient aux parents clients », plaide Vadim V. Nastojaschij. En France, où la pratique est totalement interdite, la cour d’appel de Paris a décidé, le 25 octobre dernier, d’accorder la citoyenneté française à un enfant né par mère porteuse il y a huit ans aux États-Unis. Alors que ce jugement pourrait faire jurisprudence, le groupe de travail créé au Sénat pour plancher sur la légalisation de la gestation pour autrui rendra son rapport à la fin du mois.

(1) Présidé par Michèle André, secrétaire d’État aux Droits de la femme de 1988 à 1991, et composé de neuf sénateurs de tous bords politiques.

Prune Antoine

lundi, 23 juin 2008

La paille, la poutre, moi, mon frère

[www.homelies.fr - 23/06/08]

« Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ». Avouons que spontanément, nous sommes plus portés à juger les autres qu’à corriger nos propres défauts. L’image de la paille et de la poutre utilisée par Jésus explicite bien cela : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? […] Esprit faux ! Enlève d’abord la poutre qui est dans ton œil, alors tu verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère. »

Jésus ne dit pas qu’il faut fermer les yeux sur les défauts de l’autre. Non, il dit seulement qu’avant de porter un jugement, il s’agit de se convertir. Je dois d’abord enlever la poutre qui est dans mon œil. Autrement dit, quand je vois quelque chose qui ne va pas, qui ne me semble pas juste chez mon frère, avant de lui dire quoi que ce soit, je dois en premier lieu m’interroger sur ce qui chez moi pourrait aussi ne pas être droit et ajusté. Ce n’est que dans la mesure où j’aurai accepté de voir et d’enlever la poutre qui est dans mon œil que je pourrai discerner la paille qui est dans l’œil de mon frère.

Ajoutons que la poutre dans mon œil n’est pas considérée par le Seigneur comme une éventualité dans la parabole, c’est un fait affirmé. Nous risquerions fort bien de souffrir des mêmes maux que nos frères. Voilà pourquoi « le jugement que nous portons contre les autres » – concernant telle ou telle faute – « sera porté aussi contre nous » - puisque nous-mêmes la commettons.
Autrement dit, Jésus nous invite à nous inscrire nous-mêmes dans le champ d'application des condamnations que nous portons sur nos frères. C’est cela le début de la conversion.

« Ne pas juger » ne signifie donc pas se taire sur ce qui va mal chez son frère. Cela reviendrait à le laisser enfermé dans son péché. Non, « ne pas juger » signifie ne pas faire l’économie de sa propre conversion avant de porter un discernement sur ce qui est mal chez l’autre. C’est même la condition indispensable pour que mon jugement revête un caractère d’objectivité et surtout qu’il soit empreint de miséricorde. Saint Augustin nous dit : « Lors donc que nous serons obligés de faire une réprimande, faisons-nous d'abord cette question : N'ai-je jamais commis cette faute ? Et pensons alors qu'étant aussi des hommes fragiles, nous aurions pu la commettre. Si nous en avons été coupables, et que nous ayons cessé de l'être, rappelons-nous notre commune fragilité, afin que notre réprimande soit inspirée non par la haine, mais par la miséricorde. Mais si nous découvrons en nous ce même péché, abstenons-nous de tout reproche, confondons nos gémissements et excitons-nous mutuellement à de courageux efforts pour en sortir. Ce n'est du reste que rarement et lorsqu'il y a nécessité pressante qu'il faut employer les réprimandes sévères, et jamais dans des vues personnelles, mais dans l'intérêt de la gloire de Dieu. »

Jésus fait ressortir également la démesure de nos jugements : « La mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous ». Il est vrai que nous sommes très habiles à nous trouver des circonstances atténuantes pour justifier nos égarements, alors que nous demeurons d'une intransigeance froide pour les écarts de notre prochain. Saint Jean Chrysostome nous dit : « On connaît mieux ce qui est en soi, que ce qui se passe chez les autres ; on voit plus facilement ce qui est grand que ce qui est petit ; et on a pour soi plus d'affection que pour son prochain. C'est pour cela que Notre-Seigneur défend à celui qui s'est rendu esclave de fautes nombreuses, de juger avec amertume les péchés des autres, alors surtout qu'ils sont légers. Ce n'est pas qu'il nous interdise la correction ou la réprimande ; mais il ne veut pas qu'en fermant les yeux sur nos propres fautes, nous poursuivions avec sévérité les fautes des autres. Commencez par examiner avec soin votre propre conduite, avant de discuter la conduite du prochain. » Une question à nous poser ici pourrait être la suivante : « Serais-je prêt à recevoir la correction fraternelle du prochain que je reprends ? »

Jésus ne nous défend pas d’exercer la correction fraternelle mais il nous appelle à purifier notre intention. Quel est le souci qui m’habite lorsque je veux corriger tel ou tel ? Le désir de sa sanctification ? En tout cas, ma parole pour lui n’aura de poids et ne le portera à changer que dans la mesure où elle sera animée par l’humilité de me savoir aussi pécheur que lui et aussi nécessiteux que lui de la miséricorde divine. Saint Jean Chrysostome nous dit encore : « Reprenez, à la bonne heure, non pas comme un ennemi qui veut se venger, mais comme un médecin qui cherche à guérir. »

« Seigneur Jésus, donne-nous la grâce de reconnaître avec réalisme nos pauvretés et nos égarements. Alors la correction fraternelle que nous exercerons envers notre prochain n’aura pas le goût de l’orgueil mais celui de l’humble devoir de la charité fraternelle qui seule est capable de nous conduire au Royaume de Dieu. »

Frère Elie

samedi, 21 juin 2008

Monumental art moderne

[© www.libertepolitique.com - 12/06/08 - “Monumenta 2008” : Richard Serra, serial-sculpteur ? ]

monumenta.jpg“Monumenta” est de retour : tous les ans, le ministère de la Culture confie le Grand Palais à un artiste qui doit relever le défi d’occuper seul l’immense espace conçu à l’origine, rappelons-le, pour présenter une pléiade d’artistes grâce aux salons… Les murs de Paris se couvrent donc d’affiches noir et blanc (pas de couleurs : le monumental se doit d’être sérieux), sur la voûte du Grand Palais se détache, non pas la silhouette de l’œuvre de Richard Serra, invité de Monumenta 2008, mais l’ombre de l’artiste lui-même : massif, crâne presque rasé, on dirait un taulard. C’est normal, dira-t-on, Serra travaillant essentiellement la tôle…en tout cas l’allure, le dos tourné au public, n’est guère avenante.

En rentrant dans le Grand Palais, le regard plonge jusqu’au café installé au fond : où est l’œuvre ? Un tour de tête et on distingue cinq plaques de métal, droite comme des i, déception : « Serra, c’est ça ? »

On a beau savoir que le « décept » est un concept d’Art dit contemporain (la déception étant un des critères de réussite de l’œuvre, comme aime à le répéter la philosophe Anne Cauquelin), on pense plutôt au mot de George Sand, commentant les exploits physiques de Mérimée : « J’ai eu Mérimée hier soir, c’est pas grand-chose ! »

Un grand nom ne tenant pas toujours ses promesses… Certes les cinq plaques sont érectiles, mais ennuyeuses comme des stèles funéraires, ce qu’elles sont peut-être. Cet alignement de plaques légèrement de guingois, en décalage autour d’un axe, peut faire songer à une travée de cimetière : Serra serait-il un sérial-sculpteur ?

Renversant : le minimalisme monumental

La documentation remise à l’entrée nous assure que l’œuvre est pleine de vie : « En vous approchant, elle peut donner l’impression de se pencher vers vous ou de s’éloigner suivant votre position : elle bouge en fonction de votre perception. » Le ministère de la Culture fournit tout : audio-guide, documentation, médiateurs…mais il a oublié la cocaïne qui permet de voir bouger les stèles. Contre-expérience : dans un square, trouver cinq arbres en léger décalage : vous verrez aisément que les arbres bougent bien plus que les stèles, et en plus c’est gratuit.

J’avise une “médiatrice” pour lui faire part de ma perplexité. Elle me donne sa méthode pour trouver Serra renversant : « Vous vous mettez face à une plaque et vous marchez vers elle, en fixant le sommet : vous obtiendrez un remarquable effet de vertige !
— Excusez-moi, si je marche les yeux en l’air, le cou cassé, en fixant n’importe quelle façade parisienne, j’aurais le même effet !
— Ah, vous n’aimez pas ?
— Je n’ai pas dit cela. Les plaques de Serra ne sont pas repoussantes : elles sont géométriques, comme le Grand Palais, en acier comme lui. Elles ne jurent pas avec leur environnement. Mais elles n’ont rien d’attirant, elles n’ont pas d’intérêt, c’est tout. Leur seule effet véritable est de mettre en valeur l’usure du sol du Grand Palais…
— Quand même, si elles n’étaient pas là ces plaques, l’architecture vous écraserait…
— Normal ! Le Grand Palais a été conçu pour être un écrin. Si l’écrin est vide, le vide est écrasant. Mais si Jean-Pierre Raynaud installait cinq piliers carrelés, vous pourriez me dire la même chose. » Du coup, j’ai droit à une tirade qui énumère les qualités de l’œuvre par binôme antithétique : « Serra c’est radical et poétique, minimal et mouvementé, sobre et plein de fantaisie… »

Ce discours vise à englober l’interlocuteur qui, s’il n’apprécie pas la sobriété des formes, agréera la fantaisie de la déambulation autour des stèles… Peu sensible à la poésie, au romantisme de Serra, j’évoque plutôt un défilé un peu martial vu la scansion des plaques.
« Justement, me dit mon Ciceron, on est près des Champs-Élysées, il y a un écho possible des défilés…le rythme, le temps, c’est important pour Serra. »

Bref un discours à géométrie variable car quand les formes sont si minimales, on peut en dire ce que l’on veut…Je finis par poser la question fatale : « Pour vous, en quoi est-ce de l’art ?
Vive dénégation de la demoiselle :
— Je ne sais pas ce que c’est que l’art ! (sur l’air de “ne comptez pas sur moi pour vous le dire”). J’apprends alors que la demoiselle est étudiante en histoire de l’art à Rennes. Imagine-t-on un étudiant en médecine affirmant : « Je ne sais pas ce que c’est que soigner », ou un étudiant en droit : « La justice ? Je n’ai pas besoin de cette hypothèse » ? J’ai en vain essayé de glisser les mots “art officiel” dans la conversation : cela n’a éveillé aucune curiosité, aucun doute. Les médiateurs sont jeunes, frais et pimpants ; sympathiques et enthousiastes, ils ne doutent de rien. Conclusion : « Ce qu’il y a de bien avec Serra, c’est que toutes les expériences sont possibles, y compris les expériences négatives… » me dit-elle. « Le sens, c’est vous » dit l’audio-guide

Il restait à interroger l’audio-guide : « Les cinq plaques ne signifient rien…leur contenu est en vous…dans l’expérience que vous en faites en vous déplaçant à travers l’œuvre…le sujet c’est l’expérience... même si on ne comprend pas. »

Autrement dit, si Mérimée est défaillant, c’est la faute à George Sand, même si elle ne la pas compris ! Ce discours de liberté — le spectateur peut circuler librement comme il veut (encore heureux !) — est en réalité un discours culpabilisateur. On comprend mieux pourquoi Serra tourne le dos au spectateur sur son affiche, lui qui déclare (Match, 7 mai) : « Les artistes font de l’art non pas pour le résultat mais parce qu’ils ont un besoin fondamental et obsessionnel de faire ce qu’ils font » (comme les serial-killer ?). L’audio-guide se réfère au Japon, à l’importance des pleins et des vides…mais surtout il insiste : « Cette sculpture est une expérience privée à partager dans un lieu public. » Ainsi les spectateurs se déplaceraient les uns par rapport aux autres, se regarderaient, discuteraient grâce à Serra ? C’est la fameuse « esthétique relationnelle » qui justifie beaucoup d’art dit contemporain. Force est de constater que la circulation est identique à celle d’une rue, personne n’engage la conversation, sauf avec les médiateurs, et l’objet qu’on fixe le plus intensément : le clavier de l’audio-guide.

N’est-on pas au cœur d’une monumentale démagogie ? L’œuvre grandiose offerte à tous est en fait un monumental « circulez, y’a rien à voir ». Le vide, le néant est le plus petit commun dénominateur partageable au plus grand nombre. Or cette vanité nécessite brochures, livres, audio guides, DVD, médiateurs, sinon on part en courant comme Jane Birkin, rattrapée par les médiateurs et convertie par leur discours (Le Parisien, 12 mai).

Un objet verbal

Voilà bien la véritable nature de l’œuvre de Serra : un objet verbal, beaucoup plus qu’un objet plastique, et dont on peut donc discourir à l’infini. La monumentalité et la performance de l’œuvre n’est pas d’ordre artistique mais technique. Elle se célèbre par une avalanche de chiffres digne du livre des records : 17m de haut, 4 de large et seulement 13 cm d’épaisseur pour 75 tonnes par plaque ; fabriquée sur mesure par Arcelor Mittal, sponsor de l’exposition. Paris Match précise que l’opération ne coûtera rien au contribuable, l’œuvre est produite par l’artiste et sa galerie (mais alors pourquoi est-elle payante ?).

La litanie des chiffres continue : 1.500 audio-guides, 4.300 entrées le lendemain de l’ouverture ; va-t-on battre les 135.000 visiteurs venus voir Kiefer l’an passé ? Tout cela est résumé par Le Monde qui titre « Richard Serra, 375 tonnes d’art ». Monumenta célèbre donc l’art à la tonne, le gigantisme de la technique, de l’industrie, des ingénieurs, la vanité des sponsors et de l’Art dit contemporain, sans oublier la mégalomanie du ministère de la Culture.

Cette monumentalité n’est-elle pas aussi celle du colosse au pied d’argile ? D’ailleurs les œuvres de Serra sont déjà tombées, il y a même eu un mort, mais, disent les médiateurs, « aucun problème, les accidents surviennent toujours au démontage ou au montage ». L’art officiel ne doute de rien… même d’un serial-sculpteur.

Christine Sourgins

mardi, 17 juin 2008

la fabrique des notes du bac

[source : Figaro - 16/06/2008 - Comment sont corrigées les copies du baccalauréat ?]

À la fin de l'épreuve, les copies sont comptées puis classées. Elles passeront ensuite en correction, où certains critères permettent de «lisser les notes».À la fin de l'épreuve, les copies sont comptées puis classées. Elles passeront ensuite en correction, où certains critères permettent de «lisser les notes». Pour stabiliser les taux de réussite et éviter les injustices, les correcteurs sont invités par les inspecteurs, lors de commissions d'harmonisation, à assouplir leurs évaluations.

D'ici à deux semaines, le ministre de l'Éducation na­tionale se ré­jouira à coup sûr de l'excellente performance des élèves de terminale au baccalauréat. Et de l'organisation sans faille de ce monument national aussi indétrônable que la tour Eiffel. Pourtant, l'augmentation constante du nombre de reçus ne manque pas d'interroger. Ils sont passés de 60,5 % en 1961 à 83,7 % en 2007. La notation, jugée trop laxiste, est souvent montrée du doigt, surtout les années où, manifestations obligent, de nombreux lycéens ont arpenté le macadam au détriment de leurs cours. Ce qui ne les empêche pas d'atteindre systématiquement des pics inédits de réussite.

On est encore loin des 100 % de réussite au bac, mais «grâce aux consignes de correction données par les corps d'inspection, on s'en approche», affirme Catherine Pauchet, sociologue qui travaille au ministère de l'Éducation nationale (1). Dès cet après-midi, après l'épreuve reine, celle de philo­sophie, l'habituel petit trafic des notes du bac va se mettre en place. Les enseignants, discipline par discipline, vont décider des critères utilisés pour noter les copies dans plusieurs réunions successives.

Il s'agit de «lisser les notes», ou encore de préparer une «évaluation équitable», explique un haut fonctionnaire dans le langage maison, car toutes les études de «do­cimologie» le montrent depuis 1930 : l'aléa de la correction des copies peut être considérable. Une conclusion particulièrement vérifiée lors de la correction des épreuves écrites de philosophie, de français et de version latine, selon Pierre Merle, spécialiste de l'évaluation (2). Mais qui n'est pas non plus absente des corrections des épreuves scientifiques, à tort réputées fiables.

Les consignes des inspecteurs, parfois écrites mais le plus souvent orales, sont classées confidentiel… Car elles consistent surtout à faire preuve d'indulgence sans que ­quiconque veuille le reconnaître officiellement. Soupçonnées de contribuer à augmenter de ma­nière artificielle les taux de réussite et d'affaiblir ainsi la valeur du bac, elles provoquent les pires fantasmes. Mais en quoi consistent-elles donc ?

Lors d'une première concertation, le jour même de l'épreuve, quelques enseignants triés sur le volet sont convoqués au rectorat de leur académie par leur inspecteur pédagogique régional. «On est parfois accueillis avec des petits fours accompagnés plus souvent de mousseux que de champagne !», raconte un habitué blasé de l'académie de Bordeaux. Des consignes de corrections générales y sont données, des barèmes établis. La consigne tend généra­lement à l'in­dulgence. En 2007, à Montpellier, les correcteurs de l'épreuve de mathématiques de la série S se sont ainsi vu remettre huit pages de barème, question par question. Il y est précisé entre autres qu'«on ne pénalisera pas une erreur de ­calcul si la formule utilisée est ­correcte». Les consignes permettent à «un candidat qui n'a pas fait la première question d'avoir 2,5 points sur 3, si les compétences sont bien utilisées par la suite…». Voilà comment, «grâce à des points glanés de-ci, de-là et à des erreurs non sanctionnées, un candidat médiocre obtient son diplôme… parfois avec mention», dénonce Cathe­rine Pauchet. La note de service n° 95-113 précise que le président de jury a «un rôle de décision en matière de relèvement des notes». En clair, «il ne faut pas être en ­dessous de la moyenne nationale ou académique pour que notre ma­tière continue à avoir du succès», décrypte un professeur de biologie de l'est de la France qui s'est en­tendu dire cette année par son inspecteur que «ce serait bien» que la moyenne de son paquet de cinquante copies «ne descende pas en dessous de 12 sur 20».

Depuis une dizaine d'années, les enseignants de philosophie se voient aussi «conseiller» de noter moins sévèrement les copies de terminale littéraire (L). La note moyenne des correcteurs y tourne en effet traditionnellement autour de 8. «On reçoit des consignes strictes pour remonter les notes au maximum… Afin de ne pas décourager les futurs élèves de cette section qui, à cause du fort coefficient de la philo, fait très peur», confirme une enseignante.

Autre exigence exprimée en filigrane, une majorité de candidats doit être reçue, une minorité ajournée. Ce qui compte, c'est la stabilité des taux de réussite. Jean-Paul Bardoulat, ancien président de l'association des professeurs de mathématiques, se souvient d'une réunion où l'inspecteur avait carrément dit que les taux trop faibles faisaient exploser les lycées et les taux trop forts faisaient imploser l'université ! «Je ne suis pas contre le fait de gérer les flux, mais il faut cesser de le dissimuler», dit-il.

Pour minimiser les risques, quelques professeurs jugés trop sévères dans leurs notations sont parfois écartés des corrections du bac l'année suivante. Les rectorats préfèrent ceux qui donnent une bonne moyenne au bac, confirme Pierre Merle. Une technique qui permet, certes, d'éliminer ceux qui sont exagérément sévères, comme ce professeur qui avait mis 60 zéros sur 120 copies de terminale S, sous prétexte qu'elles «n'étaient pas philosophiques» ! Dès mardi, chaque enseignant «référent» de philosophie dûment chapitré par son inspecteur dispensera la bonne parole auprès d'une quarantaine de ses coreligionnaires dans la salle de classe d'un lycée.

«Il a ­fallu s'aligner»

Pendant cette seconde commission, dite d'«entente», «il ne faut pas rêver , c'est verre d'eau et un biscuit sec. Au mieux, car l'Éducation nationale est pauvre», raconte-t-on. Dans ces réunions, l'am­biance est le plus souvent feutrée mais pas toujours. Furieux à l'idée de brader leur matière, certains s'énervent. «Personne n'était d'ac­cord, j'ai cru que quelqu'un allait sortir avec un œil au beurre noir», raconte une professeur de français. Tous finissent cependant par re­partir en maugréant avec un pa­quet de co­pies sous le bras à corriger chez eux en une huitaine de jours.

Lors de la dernière réunion dite d'harmonisation, présidée par un inspecteur, peu avant la remise officielle des notes, des copies tests sont lues à haute voix pour prendre la mesure des éventuels écarts ou divergences de notations. Chacun donne une note en blind test à deux copies tests.

Avec des surprises, parfois. Lors de la correction d'un devoir de français, par exemple, deux points d'écarts sont constatés entre les notes basses et les notes hautes. Mais, corrigé par l'inspecteur pédagogique régional, il avait quatre points de plus que la meilleure note attribuée : «Il a ­fallu s'aligner», a raconté un enseignant à Catherine Pauchet. «La notation d'environ 30 % des copies a été revue à la hausse l'an dernier !», s'indigne une prof d'his­toire.

Lors de ces réunions, certains arrivent désespérés, telle cette en­seignante de philosophie qui a balancé une copie avec dix lignes par terre : «Ça me met hors de moi ! Je veux lui mettre 1 sur 20. J'hésite avec un 0, qu'en pensez-vous ?» Autre cas raconté, celui d'une copie longue d'une douzaine de pages : «C'était très touffu, avec des ­concepts mal maîtrisés, mal em­ployés, à la limite du délire mais bourré de références à Nietzsche, Deleuze, Derrida, des connaissances hors du commun pour un élève de terminale», raconte un enseignant. L'écart de notes en blind test allait de 10 à 18 selon les profs. Certains voulaient «jouer les gentils» en raison du niveau de connaissance, les autres estimaient la copie médiocre. L'inspecteur a tranché pour un 14.

Même en cas d'incident, les élèves ne risquent pas grand-chose. En 2003 comme en 1995, la difficulté particulière de l'épreuve de mathématiques en terminale S avait imposé l'élaboration d'un barème au-dessus de 20 points. Résultat : la moyenne des maths cette année-là n'a jamais été aussi bonne.

La se­maine dernière, dans leur rapport «À quoi sert le bac­calauréat ?», censé proposer des idées de réforme, six sénateurs se sont penchés sur la question. Les conseils de notation sont trop souvent formulés dans des termes «purement positifs», observent-ils, «il conviendrait que les consignes comportent des invitations plus mesurées». Le principe de l'harmonisation des notes est né­cessaire car «la notation est un exercice en partie subjectif, qui suppose un cadre minimum pour s'exercer de manière coordonnée». Pour eux, il convient donc de ne pas la fragiliser en l'entourant d'un «secret inutile».

Des variations très fortes

Bruno Suchaud, chercheur à l'Irédu (Institut de recherche sur l'économie de l'éducation) va plus loin. L'arbitraire de la notation in­terroge selon lui la nécessité de conserver le baccalauréat. En 2006 et 2007, dans deux académies, trois copies d'élèves passant l'épreuve de sciences économiques et sociales au bac­ca­lauréat ont été soumises à la cor­rection de trente professeurs d'économie. Le chercheur montre qu'il existe, pour chaque copie, des variations très fortes d'un correcteur à l'autre, de 5 à 16 pour l'une d'entre elles par exemple, 8 à 18 pour une autre. De telles variations «peuvent avoir, pour certains élèves, une réelle influence sur la réus­site à l'examen», considère-t-il.

Il est en réalité impossible d'ar­river à une notation parfai­tement juste. Il faudrait pour cela utiliser une double correction, solution trop coûteuse pour l'Éducation nationale. Les questionnaires à choix multiples diminuent le risque d'aléas. Mais ils ne peuvent fonctionner pour les matières littéraires. Le contrôle continu n'offre pas davantage une solution idéale. Car il dépend des établissements, les plus élitistes notant sèchement, les autres plus largement. Le débat sur la fabrication des notes du bac a encore de l'avenir devant lui.

Marie-Estelle Pech

(1) Auteur de Faut-il supprimer le bac ? Larousse 2008.

(2) Auteur de Les Notes - Secrets de fabrication. PUF 2007.

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lundi, 16 juin 2008

l'Eglise et le mystère eucharistique

[La Croix - 13/06/08]

Les congrès eucharistiques internationaux ont une vocation sociale et une influence profonde sur les Églises. Leur 49e édition s'ouvre dimanche 15 juin à Québec.

Le 49e congrès eucharistique international s’ouvre ce 15 juin à Québec, dans la « Belle Province » canadienne. Il durera une semaine, réunissant une cinquantaine de cardinaux, des centaines d’évêques et 15 000 fidèles de 60 nations, pour des conférences et des rencontres autour du thème « L’Eucharistie, don de Dieu pour la vie du monde ».

« Ces journées toucheront sans doute au cœur l’Église d’Amérique du Nord. Après la visite de Benoît XVI aux États-Unis, le congrès pourra réveiller encore les énergies en vue d’une nouvelle évangélisation de l’empire nord-américain », souligne Gaëtane Larose, mère de famille, déléguée d’un diocèse canadien à ce congrès. « Les célébrations de la Parole de Dieu, les catéchèses, l’adoration du Saint Sacrement et les processions eucharistiques nous aideront à approfondir les aspects d’un même mystère, l’Eucharistie, qui est source et couronnement de toute vie chrétienne », poursuit-elle.

Les effets d’un congrès eucharistique ne peuvent se mesurer qu’à long terme. Celui de Lourdes par exemple, en 1981, s’est révélé décisif pour une génération de délégués. « Des responsables de l’Église n’ont pas réellement cru à ce que nous faisions… On nous avait dit : l’unité de l’Église est un leurre, racontera l’un des organisateurs, devenu évêque, Mgr Michel Dubost. Mais, rassemblés en eucharistie, nous sommes les premiers chrétiens d’un monde qui commence aujourd’hui », ajoutait-il dans un livre issu du congrès de Lourdes (1).Le congrès eucharistique de Lourdes vit naître une nouvelle génération Ce troisième congrès eucharistique de Lourdes, après ceux de 1899 et de 1914, aura marqué un tournant ecclésial à la suite de la crise des années 1970. « La conférence de Joseph Ratzinger, donnée au symposium de Toulouse en 1981 dans la mouvance et la dynamique du congrès eucharistique international de Lourdes, est devenue une référence », affirme aujourd’hui le cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne, à propos d’un enseignement donné alors par le futur Benoît XVI qui venait d’être nommé préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

« Pour des raisons sans doute idéologiques le texte n’a pas été publié dans les actes du symposium, ni d’ailleurs dans La Documentation catholique, et c’est Hans Urs von Balthasar qui l’a fait éditer quasi clandestinement en Allemagne sous le titre évocateur Regarder vers celui qu’ils ont transpercé », commente le cardinal Schönborn, qui fut l’élève du professeur Ratzinger.

À Lourdes, deux mois à peine après l’attentat contre Jean-Paul II, le cardinal béninois Bernardin Gantin représentait le pape convalescent. « Ce sont les 10 000 jeunes présents, brûlants de foi, qui ont sauvé le congrès », témoignait à qui voulait l’entendre le grand cardinal africain , meurtri par des débats de l’époque où certains catholiques remettaient en cause la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie et revendiquaient de pouvoir célébrer la messe « avec du poisson séché »… L’adoration eucharistique avait même été reléguée à l’extérieur des sanctuaires, dans un couvent de contemplatives !

Malgré cette ambiance, le congrès eucharistique de Lourdes vit naître une nouvelle génération parmi les délégués des diocèses, particulièrement en France. Pour eux, il se passa quelque chose. De fait, le message de Jean-Paul II, enregistré sur son lit d’hôpital à Rome, toucha les cœurs des congressistes rassemblés dans la basilique souterraine au cours de la messe des malades, le 22 juillet 1981 : « Je vous invite à offrir avec moi votre épreuve au Seigneur qui réalise de grandes choses par la croix, à l’offrir pour que l’Église entière connaisse, par l’Eucharistie, un renouveau de foi et de charité… »

"Creusets où l’Église universelle se régénère"

Ainsi, loin d’être des manifestations isolées, les congrès eucharistiques internationaux sont « comme des creusets où l’Église universelle se régénère, actualisant le mystère de la vie divine dans les réalités humaines du temps », remarque le P. André Cabes, alors jeune chapelain de Lourdes, qui dirigea les douze villages de toile, au camp des jeunes, durant le congrès de 1981.

Au cours de ces journées, « le monde catholique garde les yeux fixés sur le mystère suprême de l’Eucharistie pour en tirer un élan apostolique renouvelé », résuma Benoît XVI le 9 novembre 2006 devant les membres du Comité pontifical pour les congrès eucharistiques internationaux, alors présidé par le cardinal Jozef Tomko. « Il s’agit de mettre en valeur dans ces congrès l’irradiation de l’Eucharistie tant dans la vie personnelle que sociale », explique un témoin de ces rencontres, le P. Jean-Marie Mérillon, curé de Vic-en-Bigorre, qui fut ordonné à Lourdes par le cardinal Bernardin Gantin au cours du congrès de 1981, cent ans après le premier congrès eucharistique qui s’était tenu à Lille.

Parmi la cinquantaine de congrès eucharistiques internationaux, depuis bientôt cent trente ans, celui de Budapest en 1938, présidé par le futur Pie XII, a manifesté l’importance politique de ces rassemblements. Hitler n’avait-il pas interdit aux catholiques allemands d’y participer ? « Le royaume social du Christ », thème fondateur des congrès selon l’intuition d’une laïque française, Émilie Tamisier, semble toujours déranger les pouvoirs. Paul VI, aux congrès de Bombay et de Bogota, en 1964 puis en 1968, n’avait pas ménagé les gouvernements des pays riches en les exhortant au partage. Quant à l’archevêque de Québec, le cardinal Marc Ouellet, il n’hésite pas à prendre de front le libéralisme dominant et à parler de « lutte contre la pauvreté » à propos des objectifs du 49e congrès eucharistique.

« Dès le début cette dimension sociale était inscrite au programme des congrès par Émilie Tamisier, comme une conséquence directe de la vie eucharistique, jamais en opposition avec celle-ci », note Valérie Cloutier, jeune laïque chargée de la communication pour le congrès de Québec. Émilie Tamisier, originaire de Tours, qui a proposé l’organisation des congrès eucharistiques, était soutenue par son confesseur, saint Pierre-Julien Eymard, fondateur de la congrégation du Très-Saint-Sacrement, surnommé « l’apôtre de l’Eucharistie ».

« Christianiser la vie par l’Eucharistie » sera le thème du second congrès, à Avignon, en 1882, après celui de Lille l’année précédente. La saga des congrès, réunis tous les quatre ans, continua de s’écrire par des rendez-vous réguliers, avec pour la première fois la participation d’un pape, Pie X, à Rome en 1905. Parfois organisés dans des pays à majorité non catholique, comme à Londres en 1908 ou à Carthage en 1930, ces congrès demeurent des espaces de formation et de témoignage ayant une portée missionnaire : ils manifestent, selon l’expression du cardinal Gantin en 1981 à Lourdes, « la présence réelle de Dieu dans la faiblesse des signes naturels et humains ».

François VAYNE

(1) Il a fait de nous un peuple (Nouvelle Cité, 1982).

vendredi, 13 juin 2008

Soeur Emmanuelle

soeur_emmanuelle.jpg[http://www.metrofrance.com]

Soeur Emmanuelle, la religieuse préférée des Français, fêtera ses 100 ans dans quelques mois. Pour Metro, elle a accepté de commenter l'actualité... quelques mois. Pour Metro, elle a accepté de commenter l'actualité...

Le problème de la faim dans le monde redevient plus que jamais d’actualité. Comment réagissez-vous ?

C’est tragique. Nous sommes impuissants à répondre au drame que constitue le manque de nourriture dans le monde. Mais surtout je crois que nous n’y mettons pas du tout notre cœur, notre âme ni toutes nos forces. Si tous les pays riches s’unissaient comme soi-disant ils l’avaient promis pour résoudre le problème, ils y seraient arrivés. Les pays les plus pauvres ont tous les malheurs, les accidents sur terre ou en mer, tout bouge là-bas. Les hommes souffrent et ne sont pas assez pris en charge par le reste de l’humanité. C’est grave de s’intéresser si peu à ses frères qui souffrent. C’est l’égoïsme des sociétés développées dont nous faisons partie. Nous sommes tous responsables.

Les pays riches se rendent compte que le problème se retourne contre eux avec l’immigration massive en provenance des pays les plus pauvres. Que faudrait-il faire ?

Tant qu’on n’a pas compris que c’est sur place, dans les pays mal développés qu’il faut aider les populations à s’en sortir, on n’évitera jamais qu’une horde d’hommes affamés cherchent à survivre dans les pays riches. Au lieu de mettre un barrage pour qu’ils ne rentrent pas, de repousser les immigrés qui ont fait le voyage, il faut les aider chez eux à se développer par tous les moyens. C’est absurde, en France, on donne de l’argent aux paysans pour qu’ils vendent moins cher, mais cela ruine l’agriculture du tiers-monde. Il faut arrêter de se mettre un bandeau sur les yeux.

Hier se tenait à Paris, la conférence internationale de soutien à l’Afghanistan. Quelles sont les priorités de l’aide internationale ?

Je ne fais pas de politique. Pour moi, la priorité ce sont les enfants. C’est dramatique de voir errer les gamins dans les rues, à demi-nus, le ventre ballonné, des petites bêtes dans les cheveux. Les enfants sont notre avenir. Si on ne s’occupe pas d’eux, on en fait des voleurs, on arme leurs bras. Il faut aller au secours de ces jeunes si attachants dès qu’on s’occupe d’eux. Alors ils se mettent debout et ils deviennent des citoyens. Il suffit de leur tendre la main

Le tiers-monde, c’est aussi la France, dans certains quartiers…

Oui, c’est ce qui m’a frappée quand je suis revenue d’Egypte. Je ne m’étais pas rendue compte qu’il y avait autant de misère et de pauvres en France. C’est pour cela que mon association (Asmae) a ouvert un centre d’entraide à Bobigny (lire encadré). On a mis des couleurs, rien qu’en y entrant, il y a une joie qui se dégage là-bas. Si les pays riches essayaient de faire d’autres ‘Bobigny’, ces pauvres petits enfants avec leur maman célibataire seraient sauvés.

Le pouvoir d’achat est la préoccupation numéro un des Français. Pourtant, les chiffres récents montrent qu’il progresse. Qu’en pensez-vous ?

A cause des médias on a créé beaucoup de besoins. J’entendais une femme à la télé l’autre jour qui se lamentait en disant « Ah, je ne pourrais plus aller faire du ski ». A mon époque, on n’était pas malheureux parce qu’on n’en faisait pas. Aujourd’hui, on ressent cela comme une frustration. Il faut aussi prendre la vie telle qu’elle est ! Je n’ai jamais autant rigolé que dans mes bidons villes. Je n’avais pas de compte en banque, pas de souci, pas de voiture et pas d’essence à mettre dedans, quel que soit le prix du pétrole !

Le procès de l’Arche de Zoé a mis en lumière certaines dérives de l’action humanitaire. Comment avez-vous réagi ?

Je n’ai toujours pas compris ce qui s’était réellement passé. Est-ce que c’étaient des braves types, des innocents, qui voulaient sauver des enfants sans qu’il y ait de l’argent à la clé, j’aimerais que ce soit vrai mais je n’en sais rien. Les enfants venaient du Darfour… puis ce n’était pas cela. Ils étaient abandonnés… et finalement non. Je ne sais pas quelle est la vérité vraie. Mais ça m’a donné un coup de lance dans le cœur, de voir ces enfants arrachés à leur famille. Aidons-les dans leur famille !

Vous dites souvent que le développement, ce n’est pas l’assistanat…

L’assistanat, c’est horrible. Je suis tombée dans le panneau la première fois que j’ai travaillé avec les chiffonniers du Caire, J’allais tous les sortir de là, quelle erreur ! Il fallait d’abord écouter leurs souffrances et leurs désirs. Maintenant mon association les aide sur un pied d’égalité. Nous Européens, nous ne sommes pas supérieurs aux autres. Dans chaque pays pauvre, il y a des trésors, des forces, des envies. Dès qu’on leur tend la main, qu’on marche ensemble, en cordée, en respectant les identités, on obtient des résultats extraordinaires.

Certains craignent que la laïcité ne soit en recul en France.

C’est très exagéré ! Je me sens dans un pays laïc et je suis contente de cela. L’association que j’ai fondée est laïque elle aussi. J’ai des milliers d’amis musulmans. J’en ai qui sont bouddhistes, juifs, etc. Cela vous élargit le cœur et l’âme.

Vous êtes devenue une icône de la société médiatique. Quel effet cela vous fait ?

Je m’en fiche ! Quand je vais dans une émission, je me dis : « Méfie-toi ». Il y’en a qui ont essayé de faire les malins avec moi, de m’entrainer sur des terrains glissant. Mais en général ce n’est pas le cas, les médias m’ont beaucoup aidé à récolter de l’argent pour les pauvres.

Le président Chirac vous a remis la Légion d’Honneur et Nicolas Sarkozy vous a élevée au rang de Grand Officier. Il tient à vous remettre lui-même cette distinction. Vous en êtes fière ?

Ca me fait une belle jambe. Cela ne changera ni ma vie, ni ma mort.

Vous avez rencontré beaucoup de jeunes dans des collèges et des lycées. Comment les avez-vous trouvés ?

On a une jeunesse extraordinaire qui a soif d’entendre des choses vraies. Les profs se plaignent qu’il y ait de la pagaille dans une classe, mais moi quand j’avais plusieurs centaines d’élèves devant moi, on pouvait entendre une mouche voler ! Ils avaient conscience de leur responsabilité. Je reçois des lettres cinq après mon passage dans telle ou telle école. Ils me racontent : « Maintenant moi aussi, je réalise telle ou telle chose pour les autres ». Cela me touche beaucoup. Les jeunes sont très accessibles, très ouverts aux autres, si on sait leur parler de choses concrètes.

Il y a une grande détresse chez certains jeunes puisque le taux de suicide est important dans cette catégorie d’âge comme elle l’est chez les « vieux ». Comment l’expliquez-vous ?

Cela me fait beaucoup de peine. Ca me rappelle l’Abbé Pierre qui avait dit : « Viens m’aider et tu te tueras après ». Cette personne était devenue son fidèle collaborateur. Cela m’est arrivé de faire pareil et de sortir les idées de suicide de leur tête. Il suffit de faire comprendre aux gens qu’ils ont une valeur. Ils sentent que ce qu’ils font, cela aide, cela sauve les autres. Cela change leur vie.

Vous avez dit dans un de vos livres que le jour de votre mort serait le plus beau jour de votre vie. Vous le pensez vraiment ?

C’est le fondateur de ma communauté Théodore Ratisbonne qui m’a enseigné cela. « Le jour de votre mort est le plus beau. C’est le jour où l’enfant tombe dans les bras de son père qu’il n’avait pas vu de ses yeux, c’est le jour où la fiancée tombe dans les bras de son fiancé qu’elle ne connaissait pas, c’est le jour où on entre dans une demeure d’éternité, de paix de joie et d’harmonie. » Yalla ! (ndlr : en avant en arabe)

Vous avez peur de la mort ?

Non. Ce qui me fait peur, c’est l’agonie. Je prie pour l’accepter telle qu’elle sera. La mort c’est une porte qui grince mais qui s’ouvre.

Vieillir pour vous qui avez été si active, c’est dur ?

Il faut accepter la réalité telle qu’elle est. Je ne peux plus marcher, et après ? J’ai encore ma tête. Merci mon dieu. J’ai encore de bons amis. Merci mon Dieu. Ma vie est passionnante. Tous les matins, je dis à Dieu merci de la journée qui s’annonce. Je vais pouvoir aider, lire, aimer. Yalla, en avant pour la belle journée !

jeudi, 12 juin 2008

Non, ne me dis pas

[Famille Chrétienne - 07/06/08]

Dis-moi Grand-Père, dis-moi. Du haut du Paradis, dis-moi. Dis-moi si ça fait mal de mourir, comment on se sent partir, comment on lâche prise, comment le corps ne fait plus, ne peut plus.

Dis-moi, le coeur qui clapote fait-il mal une ultime fois comme un moteur tousse pour la dernière fois ?

Dis-moi, Grand-Père, la mort est-ce plonger dans le sommeil, se vider de son énergie comme un matin de gastro, ou voir passer des images, des souvenirs, voir trouble, voir flou et ne plus voir ? Dis-moi, Grand-Père, est-ce le pire moment de solitude d'une vie ?

Pardonne-moi de te poser ces questions, dans ton éternité... Ici, sur terre, pas un revenant pour raconter. Alors ce sont des choses dont on le parle pas. Et chacun doit se débrouiller avec la pesnée de l'issue la plus sûre de l'existence : la mort.

On a ça dans le coin de sa tête, on apprivoise l'idée un jour, la rejette le lendemain, on se fait une raison la semaine suivante, on s'habitue, s'interroge, s'inquiète, on s'imagine, on espère. On a peur et confiance à la fois.

Alors toi, Grand-Père, qui as l'expérience, dis-moi les derniers instants, la dernière seconde, le moment. Ou plutôt, chut, ne me dis pas...

Ne me dis pas, je risquerais de trop gamberger, de trop calculer, d'échafauder, de vouloir maîtriser. Bêtement peut-être, je me mettrais à imaginer l'inimaginable. Car toute mort se conjugye à la première personne du singulier.

Alors, oui, j'admets et je comprends que je ne sache rien : la pensée de la mort n'est pas faite pour occuper toute ma vie mais seulement pour l'orienter.


PS : A Dieu

Bertrand Lethu

dimanche, 08 juin 2008

Echographie du chrétien engagé

[source : Famille Chrétienne -  07/06/2008]

Les débuts de notre vie dans l’Esprit ou de notre conversion à Jésus sont marqués par une générosité pleine de joie, tellement comblante qu’elle nous aveugle sur les éventuels ressorts secrets qui se sont greffés sur cette si belle générosité… entre autres un certain orgueil spirituel.

Thérèse d’Avila décrit bien l’échographie du cœur des «chrétiens engagés» au stade de la première étape de la vie dans l’Esprit […] et met le doigt sur le défaut fondamental de ces «bons chrétiens» : «Ceux-ci aiment beaucoup leur vie mise au service du Seigneur» (3). Finalement le risque des débuts auquel la plupart n’échappent pas, c’est de «nous contempler» généreux au service du Seigneur. Alors que l’attitude fondamentale devrait être de contempler sans cesse le Seigneur à l’œuvre dans les plus petits détails de notre vie, de nos œuvres généreuses… et de nos échecs !

Voilà donc ce virage de la crise du milieu de vie qui peut devenir l’«occasion favorable» pour passer du «faire pour Dieu» à l’abandon en Dieu, pour basculer dans l’Esprit. Mais attention, ce n’est pour l’instant qu’une occasion. La crise du milieu de vie peut devenir une occasion de chute libre et certains n’y échappent pas. Elle ne deviendra «occasion favorable» de se lâcher en Dieu qu’à la condition que je me serve de mes blessures, de mes sentiments d’échec et de la perte de générosité joyeuse des débuts, comme d’un tremplin vers Dieu, et non pas comme d’un mur sur lequel je vais m’écraser. […]


Père Joël Guibert, Renaître d’en haut, éd. de l’Emmanuel

(3) Sainte Thérèse d’Avila, Livre des demeures, Troisièmes demeures.

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