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dimanche, 30 mars 2008
La folie des quick-books
[Le Figaro - 28/03/2008]
Trois livres imprimés à la seconde
Il faut dire que les auteurs ont fait fort, au point de brûler la politesse à la presse magazine et people. Mariés le samedi 2 février, Nicolas Sarkozy et Carla Bruni sont en librairie le lundi suivant. Il n'aura fallu que quelques heures à l'imprimeur pour sortir des presses des milliers de volumes. La numérisation permet des prouesses. Chez Brodard et Taupin, par exemple, un gros imprimeur installé dans la Sarthe, un livre de 216 pages est imprimé et broché en 0,35 seconde, chronomètre en main. Pour quelques dizaines de milliers d'euros en plus payés au diffuseur, le livre peut être en librairie en moins d'une semaine, quand les délais habituels sont de quinze jours.
Et ce n'est pas tout. A peine achevé leur Carla et Nicolas, les auteurs sont déjà remis à contribution. Chris Laffaille et Paul-Eric Blanrue reçoivent un appel de Bertil Scali, leur éditeur, qui a flairé un autre bon coup. Quelques jours plus tôt, le 24 janvier, Daniel Bouton, le PDG de la Société générale, a annoncé que la banque avait été victime d'un trader fou. Cinq milliards d'euros partis en fumée en liquidation de positions frauduleuses. C'est le début de l'affaire Kerviel. Une actualité chasse l'autre. L'ancien journaliste et l'historien ne connaissent rien à la finance, au petit monde secret des traders et des marchés dérivés ? Peu importe, pourvu qu'ils aient l'ivresse et des à-valoir, conséquents. Un journaliste doit être en mesure d'enquêter sur tout, et, comme le reconnaît sans honte Paul-Eric Blanrue, « dans une société qui pratique le zapping à outrance, il faut pouvoir, si l'on veut vendre, suivre le tempo du téléspectateur ».
Huit semaines plus tard s'apprête donc à paraître Le Joueur, Jérôme Kerviel seul contre tous *. Deux mois d'enquête et de compilations d'articles habilement ficelés, quelques témoignages inédits - dont celui de la petite amie du trader -, un scoop sur des suicides en série parmi des traders de la Générale, une semaine d'écriture à raison de journées de travail de dix-huit heures, et voilà le travail !
Denis Jeambar, l'ancien directeur de la rédaction de L'Express devenu le patron des Editions du Seuil, a cependant dégainé le premier. Depuis le 20 mars, on peut acheter en librairie Cinq milliards en fumée, les dessous du scandale de la Société générale. Un livre pour lequel il a fait appel à Pierre-Antoine Delhommais, chef adjoint du service économie du Monde, et dont il a vendu les « bonnes feuilles » à Marianne. Trois autres titres sont également annoncés sur le même sujet dans les semaines à venir, chez First, Albin Michel et aux Editions du Toucan. Mais n'est-il pas déjà trop tard dans un monde qui joue en permanence la montre et le bon tempo ? La loi qui régit l'industrie des quick-books est rude : ces livres vite écrits, vite lus, qui se vendent comme des petits pains, sont à consommer de préférence bien chauds, dans les deux ou trois semaines qui suivent leur sortie. Après, comme pour les produits frais dans les magasins, le risque de péremption des informations est grand...
Un phénomène ancien, une ampleur nouvelle
Le phénomène n'est pas nouveau. En 1825 déjà, Eugène Scribe faisait dire à l'un des personnages de son vaudeville Le Charlatan : « On se ruine dans la haute littérature ; on s'enrichit dans la petite. Soyez donc dix ans à créer un chef-d'oeuvre ! Nous mettons trois jours à composer les nôtres. » Pamphlets, libelles accouchés dans la nuit sur un coup de sang et imprimés en urgence sur un coin de table, avant d'être placardés sur les murs ou échangés sous le manteau, ont été en d'autres temps les précurseurs de ce que l'on appelle aujourd'hui les quick-books (ou speed-books). Mais le phénomène a pris depuis quelques mois une ampleur nouvelle.
Avant, seuls quelques rares éditeurs s'aventuraient sur les plates-bandes de la presse, cassant sans cesse les délais et bousculant leurs programmations annuelles afin de coller au plus près à l'actualité. Certains, comme Michel Lafon, s'en étaient fait une spécialité. Aujourd'hui, même les maisons les plus prestigieuses prennent le pli. Grasset, en 2007, a publié les règlements de comptes de l'ex-conseiller national du PS chargé de l'économie, Eric Besson, que Ségolène Royal, en pleine campagne présidentielle, avait balayé d'un « qui connaît M. Besson ? ». Résultat : écrit en une semaine avec le journaliste Claude Askolovitch, Qui connaît Madame Royal ? s'est vendu à plus de 100 000 exemplaires (source : GfK). Flammarion n'a pas été moins en veine avec le livre qu'Anna Bitton a consacré à Cécilia Sarkozy. Publié juste après le divorce de l'ex-première dame de France et porté par la menace d'une interdiction, les ventes de ce quick-book ont atteint les 140 000 exemplaires (source : GfK).
En l'absence d'un grand prix littéraire, un quick-book peut sauver l'année d'un éditeur. Une aubaine, alors que le marché du livre se porte mal. Une chance aussi d'éditer d'autres ouvrages au lectorat plus confidentiel. C'est le pari de Bertil Scali dont la maison, initialement spécialisée dans la pop culture, joue sans complexe le jeu de cette littérature périssable et commerciale. Sans écarter l'idée qu'un jour, peut-être, un livre écrit dans la nuit, corrigé à l'aube et imprimé le matin débouchera sur un chef-d'oeuvre...
Tandis qu'il vient d'accorder quelques jours de repos à ses auteurs, d'autres maisons d'édition fourbissent leurs armes à la recherche du prochain sujet porteur. L'euthanasie ? La crise financière mondiale qui menace ? Aux Editions du Rocher, le Roman de Wall Street est déjà dans les starting-blocks ! Son auteur, Pol Clars, est un trader réputé, ancien vice-président de la Bear Stearns. La banque vient de faire faillite...
* Repères :
11 jours pour l'écrire, l'imprimer et le distribuer
55000 exemplaires édités pour le tirage initial
140 000 exemplaires vendus en trois mois
Raphaël Stainville
16:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : quick-books











