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lundi, 10 décembre 2007
"dommages collatéraux", "océaniser", "non-apprenant",...
[source : Libération - lundi 10 décembre 2007 «Même le mot noir devient tabou, c’est de la pure folie»]
Georges Lebouc écharpe et décortique le politiquement correct. Vous rêvez de vous fondre dans le ronron de l’époque, en causant bien lisse, sans la moindre once de malice ? Vous aspirez à devenir le Mr. Propre du français, jamais en reste d’expressions javellisées comme «précipitations» (à croire que ça mouille moins que la pluie), «plan de sauvegarde de l’emploi» (nettement plus social que licenciements collectifs) ou «arts premiers» (plus distingués qu’arts primitifs), sans oublier «frappes chirurgicales» ou «dommages collatéraux» ? Le Parlez-vous le politiquement correct ? que vient de publier le Pr Georges Lebouc (1) et, en particulier, son lexique vont devenir votre livre de chevet.
Vous fulminez quand on vous dit «cet apprenant souffrait d’un surcroît pondéral qui ne lui permettait pas de briller au cours des séquences de motricité», plutôt que «cet élève obèse ne pouvait pas briller au cours de gym» ? Georges Lebouc, philologue en retraite, mi-français, mi-belge, est aussi votre ami. Lui qui s’agace sec contre cette façon que l’on a de ne «plus appeler un chat un chat». Entretien avec un homme qui a le bon goût d’avoir fait sienne cette exquise citation de Montesquieu : «La gravité est le bonheur des imbéciles.»
Quel comble du «politiquement correct» vous a poussé à écrire ce livre ?
Le mot «océaniser», qui signifie couler un navire-poubelle, donc polluer les océans, me fait particulièrement bondir. Mais plus que tel ou tel mot, comme «partir» pour mourir, c’est la dérive du politiquement correct qui m’exaspère. Nous sommes en effet passés d’une volonté de ne pas choquer au délire. Tant qu’il s’agit de parler de malentendants, ou de déficients auditifs ou de handicapés auditifs plutôt que de sourds, de sourdingues, des durs de la feuille qui auraient les portugaises ensablées, passe. Même si hélas, malgré les miracles qu’il accomplit, le politiquement correct ne parviendra à réparer cette infirmité, ou plutôt ce handicap comme on dit maintenant. Bref, quand dans le même souci de ne pas choquer ou exclure on cherche à éviter des discriminations raciales, sexuelles ou sociales, par exemple en revalorisant (prétendument) certains métiers par une terminologie plus huppée comme «technicien de surface» (balayeur) ou «hôtesse de caisse» (caissières)… pourquoi pas. Mais quand une institutrice se fait vilipender lors d’une inspection parce qu’elle parle du tableau noir et que le mot noir devient à lui seul un tabou, c’est de la pure folie.
Quels sont les domaines les plus affectés ?
Tous le sont. Mais l’économie est un terrible domaine où les mots sont là pour éviter de dire les choses. Comme s’il était moins pénible d’être «licencié» ou «restructuré» que mis à la porte. Tous les substituts aux vilains mots sont bons : «réajuster» au lieu de dévaluer, «réaménager» plutôt que réduire, «ouverture du capital» à la place de privatisation, «lignes de production» en guise de travail à la chaîne… Quant aux anciens travailleurs à la chaîne, deviendront-ils des chômeurs ? Jamais ! Tout au plus des «demandeurs d’emploi» ou des «sans-emploi», voire des «personnes en cessation d’activité ou de travail», en «mise en disponibilité» ou même «mise en non-activité»…
Mais comment ces mots sont-ils «aplatis» ?
Ils reposent sur des procédés qui ne sont pas loin de devenir des tics. Comme le but est de ne pas appeler les choses, on recourt à des formulations négatives, comme «non»-apprenant (un cancre) ou «mal»-sachant, ou «contre»-performance (en fait, un échec), «sans»-abri (clodo), «dys»-fonctionnement (qui vaut tellement mieux qu’une bavure policière, par exemple).
Autre astuce tout aussi caricaturale, le recours au langage scientifique. Comme s’il était préférable de dire aliénation que folie, oncologie ou carcinologie que cancérologie. Il y a également l’utilisation de mots étrangers : on n’est plus un homosexuel montré du doigt quand on est gay. Sans oublier le recours aux acronymes, HLM, IVG, HP… De bien beaux euphémismes !
D’où nous vient cette entreprise de lissage ?
Des Etats-Unis dans les années 90. Il s’agissait alors principalement de lutter contre le racisme quand une classe moyenne de Noirs américains a vraiment commencé à émerger. L’expression politically correct qui découle de la political correctness nous vient de là.
Pourtant, ce n’est pas une première dans l’histoire...
Effectivement, ce ridicule a déjà existé sous la forme d’une préciosité dont Molière s’est moqué. Mais il s’agissait à cette époque-là et de briller dans la conversation et de raffinement, avec toutes sortes de métaphores succulentes. Ainsi il y avait le «conseiller des grâces», qui désignait un miroir, l’«antipode de la raison» pour une sotte, les «commodités de la conversation» pour des fauteuils, ou encore un «traître» pour parler d’un paravent. Mais l’oscar des expressions précieuses va sans conteste aux pauvres porteurs de chaise devenus des «mulets baptisés» !
Ça va durer longtemps cette histoire ?
En fait je crois que le XXe siècle a tellement été barbare qu’on avait peut-être besoin d’un épisode lénifiant. Une dizaine de mots apparaissent encore tous les quinze jours. Mais c’est une mode. Et l’on passera brutalement à autre chose.
CATHERINE MALLAVAL
(1) Coll. «Autour des mots», éditions Racine, 128 pp., 15,70 euros.
12:25 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Georges Lebouc
Un chemin d'Avent
[source : Prions en Eglise]
La liturgie nous entraîne sur un vrai chemin de conversion, si nous savons saisir la perche qu'elle nous tend, Ainsi, l'appel du Baptiste à « aplanir la route du Seigneur » peut-îl amener à prendre un contenu plus concret, grâce à la première prière. Nous y demandons en effet, « l'intelligence du cœur » qui nous "préparera a accueillir" le Christ (thématique de l'Avent), et nous aidera à ne pas nous laisser piéger par le souci de « nos tâches présentes ».
Or, qu'est donc l'intelligence du cceur, si ce n'est cette sagesse faite d'amour et de discernement, qui est un don de l'Esprit ? Et de fait, c'est bien elle qui nous permettra de garder présent le but - « accueillir » le Christ et « entrer dans sa propre vie » —, et de mettre en pratique les moyens proposés pour l'atteindre. La prière d'abord, qui implore l'aide du Seigneur ; mais aussi une démarche d'attention à nous-même, quant à notre façon de nous situer par rapport à nos tâches présentes - c'est-à-dire tout ce qui a trait à la vocation que nous avons reçue de Dieu (à savoir faire fructifier ses dons dans les relations, l'éducation, le travail, le respect de la création, etc.). Car reconnaissons-le : alors qu'elles sont destinées à nous rapprocher du Seigneur, ces tâches deviennent souvent une « entrave », donnant lieu à des préoccupations excessives qui encombrent notre cœur, et altèrent sa capacité à accueillir le Christ. À nous donc d'apprendre à repérer où et quand s'opère ce mouvement de bascule, et ce qui s'y joue en nous : peur ; volontés de puissance ; oubli que Dieu est avec nous malgré son silence et son apparente absence...
Rappelons-nous en effet, que seule la vérité est un chemin de libération Car en nous dépouillant de nos faux-semblants, elle nous rend vulnérables à Dieu dont la toute-puissance est celle de l'amour.
Sœur Emmanuelle Billoteau, ermite bénédictine (pour le 2e dimanche de l'Avent)
11:23 Publié dans Spirituel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Avent, Sr Emmanuelle Billoteau
mercredi, 05 décembre 2007
Les contemplatifs cachés
La contemplation n'est pas donnée seulement aux chartreux, aux clarisses, aux carmélites. Elle est fréquemment le trésor de personnes cachées au monde, connues seulement de quelques-uns, de leurs directeurs, de quelques amis. Parfois, d'une certaine manière, ce trésor est caché aux âmes elles-mêmes qui le possèdent, qui en vivent en toute simplicité, sans visions, sans miracles, mais avec un tel foyer d'amour pour Dieu et le prochain que le bien se fait autour d'elles sans bruit et sans agitation.
C'est de cela que notre époque a à prendre conscience, et des voies par lesquelles la contemplation se communique, pa le monde, sous une forme ou sous une autre, à la grande multitude des âmes qui ont soif d'elle (souvent sans le savoir) et qui sont appelées à elle au moins d'une manière éloignée. Le grand besoin de notre âge, en ce qui concerne la vie spirituelle ,est de mettre la contemplation sur les chemins.
Jacques et Raïssa Maritain (Liturgie et contemplation)
[source : Magnificat)
13:10 Publié dans Spirituel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Maritain, contemplation
mardi, 04 décembre 2007
La loi de Murphy, appliquée à la communication
"En 1949, un capitaine de l'US Air Force, Murphy Edward A. Jr, fit une découverte capitale, bientôt appelée « loi de Murphy ». Il supervisait une expérience pour évaluer les effets de l'accélération sur les pilotes. Ces derniers devaient s'ajuster seize appareils de mesure sur le corps ; or, ces instruments, simples à utiliser, ne pouvaient s'accrocher sur la combinaison que de deux façons possibles : à l'endroit ou à l'envers... En constatant que l'un des pilotes s'était systématiquement trompé en les adaptant, notre capitaine conclut : « S'il y a plusieurs façons de faire quelque chose, et que l'une d'elles peut aboutir à une catastrophe, alors quelqu'un la choisira... »
Cette « loi de l'enchaînement maximal des impondérables et problèmes de toutes sortes » (1), lourde de pessimisme, s'exprime par la formule mathématique, connue dans un tout autre domaine, e = m.c2, dans laquelle l'embrouille (e) est précisément proportionnelle au carré (f) de l'accumulation, ou masse (m), des problèmes de communication posés par une personne à une autre, amplifiés en cascade (c). Cette formule simplifiée permet d'expliquer les déformations considérables qu'une journée ordinaire d'un individu normal peut avoir dans l'espace et dans le temps.
Pour comprendre les conséquences pratiques de cette formule sur l'enchaînement des problèmes de communication, il faut savoir que c est toujours au moins égal ou supérieur à 2 : ce sont deux personnes qui créent le problème. Supposons que ces deux personnes aient en commun un seul problème m : dans ce cas, e = 1 x 22 = 4. Si elles ont deux problèmes à régler — généralement le second suit de près le premier si un des protagonistes ne maîtrise pas ou mal son affectivité —, e atteint la valeur 8.
Le lecteur peut vérifier, calculette en mains, ce qui se passe quand trois personnes sont concernées par deux ou trois problèmes et se retrouvent ensemble pour les régler. La formule donne ainsi les valeurs suivantes :
- pour 3 personnes et 3 problèmes, 27 ;
- si les mêmes ont 4 différends, 36 ;
- pour 4 personnes partageant 4 problèmes, 72.
Chaque unité supplémentaire, de m ou de c, multipplie l'embrouille par 2. Très vite, la loi de Murphy atteint des valeurs astronomiques, la déperdition d'énergie eds protagonistes devient colossale et l'entropie progresse vers les abysses, dégradant ainsi au passage les relations dans une mesure équivalente.
Cette loi explique ainsi la difficulté de résoudre les problèmes de communication par un coup de baguette magique, tellement les embrouilles se déchaînent dans une accélération continue inextinguible. La formule explique ainsi pourquoi il est strictement impossible de résoudre des conflits, des dissentions, des oppositions ou des différends lorsd'une réunion d'une dizaine de personnes. Le lecteur comprendra donc la nécessité d'aborder les personnes une par une et de traiter un seul problème à la fois, en ayant pris soin de débrancher son affectivité.
Celleci correspond à un coefficient (k), qui complique encore la formule e=k(m.c²) et complexifie bougrement des problèmes de communication proprement kafkaïens."
(1) Et non, comme je le pensais stupidement, pour "LEM", "Loi de l'Emmerdement Maximal".
Voici un diaporama de présentation des Lois essentielles dérivées de la LEM (le Principe de Ruby, la Loi de Gumperson, et autres principes méconnus en tant que tels mais néanmoins certifiés au quotidien. Ma préférence va à la Loi de Young) : LEM_Principes.pps
[Source : Alain Labruffe, Pour en finir avec les problèmes de communication]
19:00 Publié dans Insolite | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Loi de Murphy
lundi, 03 décembre 2007
Après le chocolat "pâtissier", les oeufs...
[source : http://consottisier.blogs.liberation.fr/marie_dominique_a... - 16/11/07]
Sûr qu'elles doivent rire jaune, les poules, autant que j'ai vu rouge.
V'là qu'on leur fait pondre des «œufs pâtissiers».
C'est Matines-Mas d'Auge, premier producteur français (avec 1,5 milliard d'oeufs, soit le dixième de la production nationale) qui met ça en œuvre depuis l'été.
Euh ! ? Un œuf, c'est un œuf, depuis la nuit des temps en général et Christophe Colomb en particulier. C'est normalement ovoïde, dans une coquille, avec du blanc et du jaune.
Mais le jaune justement peut se réveler plus ou moins foncé, telle la palette d'Œugène Delacroix, allant du flavescent au jaune de cadmium. Et, nous consommateurs, nous préférons, paraît-il, un jaune tournesol à une couleur pâlichonne jugée moins appétissante. Ah la belle brioche bien dorée !
Cette affaire de coloration dépendant exclusivement de l'alimentation de la poule, Matines a eu la riche (oui, vous allez voir) idée de faire becqueter à ses bataillons de cocottes des pigments de fleurs jaunes. Non pas que ses pouletttes picorent dans les champs des pétales d'œillets d'Inde et de soucis. Non, ces petites bêtes, «ça ne digère pas la cellulose», nous dévoile Yves Nys, chercheur à l'Inra. «Des pigments dits xanthophylles, extraits de ces deux variétés de fleurs, sont mêlés à l'alimentation des poules en cage et vont s'accumuler sur le jaune», explique le spécialiste français de l'œuf.
Pareil pour le maïs qui donne, lui aussi,un jaune soutenu. En revanche, si vous ne fournissez que du blé aux gallinacés, ils (elles) pondront des œufs parfaitement livides. Quant à la luzerne, elle contient, elle aussi, ces fameux pigments en plus de la chlorophylle.
Donc, dans ses élevages, Matines a forcé sur le maïs (sans OGM) et sur les pigments xanthophylles. D'ailleurs «certains pays du Nord, sans cultures de maïs, incorporent déjà ce type de pigments à l'alimentation des poules», explique Christian Marinov, directeur du Comité national pour la promotion de l'œuf (oui, ça existe). «Mais ça n'a aucune incidence sur la qualité gustative et nutritionnelle.» C'est juste pour nos beaux yeux.
De fait, dans son argumentaire visuel, Matines présente brioche, crème patissière, crème aux œufs et crème anglaise, fabriquées soit avec des œufs standard, soit avec ses «œufs pâtissiers».
Ça ne change rien au goût, mais finalement ça change tout.
Du jaunâtre, on passe au jaunasse (méchante langue que je suis, au doré, faut dire)…
Chez Matines, on ne cache pas qu'il s'agit d'abord de marketing. La chef de produit Amandine Escaravage (waouh, un nom à la Frédéric Dard, non ?) explique la démarche visant à picorer quelques parts de marché : «De même qu'on achète du chocolat pâtissier renforcé en cacao pour confectionner des desserts, de même on peut acheter des œufs pâtissiers.» Et là, où ce qu'il est, le «plus»? «Comme le jaune tient mal à la cuisson, là, avec les œufs pâtissiers, renforcés en pigments, le jaune reste bien jaune, ça fait "cuisine des chefs".»
Evidemment le packajingue a été hautement pensé, par l'agence Carré Noir. Il rompt avec les codes de l'emballage habituel : pas de boîte en plastoc, mais un carton jaune, texture papier Kraft (effet fait maison), typographie ronde (ça fait gourmand), et un peu de vert flashy («pour se faire voir dans les rayons», précise notre Amandine Espoussin).
Enfin, il y a la mention «œufs frais». Là, permettez-moi de rigoler.
Car, selon ma grand-mère et ma mère, mieux vaut que les œufs ne soient pas trop frais pour la pâtisserie… Eh oui, ça vous en bouche un cul de poule, bande d'ignares du fouet et du chinois !
Ecoutez Yves Nys, notre monsieur Œuf national : «Un œuf très frais a un blanc compact, difficile à monter en neige, tandis qu'un vieil œuf a le blanc qui coule, plus facile à monter.» Du moins du temps où ça se faisait à la main… Chacune alors (grand-mère, mère, filles) se relayait de minute en minute pour fouetter vivement la mixture jusqu'à ce que le bras crie à l'aide (si je puis dire).
De toute façon, pour que les blancs deviennent himalayesques, «il suffit de rajouter une pincée de sel», précise l'expert de l'Inra.
Et voilà comment Matines a trouvé les poules aux œufs d'or puisque ses «œufs pâtissiers» sont vendus 15 % plus cher que les œufs standard.
Marie-Dominique Arrighi
23:04 Publié dans Bouffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Pennac, un cancre gai
[source : www.lire.fr]
Daniel Pennac fend l'armure. Chagrin d'école est un superbe texte autobiographique dans lequel l'auteur des Malaussène dévoile pour la première fois son passé de cancre, son vrai nom (Pennacchioni), ses rapports avec son père, mais surtout sa conception de l'enseignement et de l'écriture. Pennac, à vingt mille lieues de la langue de bois, bat en brèche les idées reçues, explique ce que l'on peut accomplir si l'on sait faire vivre ce fameux «présent d'incarnation» qui lui tient tant à coeur, milite pour le rétablissement de la lecture, de la grammaire et de la dictée et vante - pourquoi pas? - les mérites de la pension... Chagrin d'école est le livre que chaque parent doit lire s'il veut sortir du déclinisme ambiant.
Pourquoi ce livre sur les cancres alors que la figure du cancre, loin de faire honte, devient au contraire un statut ou une frime?
Daniel Pennac. Oui, c'est devenu une façon de se mettre en valeur, surtout chez les gens qui ont réussi. En société, on avoue sa cancrerie pour la vanter. On se flatte d'avoir été un enfant rétif au système scolaire. Mais je n'y crois pas trop. En vérité, ce type d'aveu trahit souvent un écho de la douleur passée. C'est un martyre de ne rien comprendre à rien dès le début de l'apprentissage de l'alphabet. On peut compenser par le chahut, par l'opposition systématique à l'adulte ou à l'institution. Mais le fond demeure. Je ne crois guère les gens qui posent la cancrerie comme une décoration.
Vous parlez de votre cancrerie, mais assez peu des blessures collatérales qui persistent à l'âge adulte...
D.P. Si, si! Ces blessures collatérales, je les ressens dans mon travail aujourd'hui, dans l'écriture: c'est ce doute permanent qui n'est pas seulement un doute éthique et littéraire, par ailleurs indispensable, mais un doute structurel. Pour écrire ce livre, j'ai traversé des moments de panne et de creux. Cela a toujours été le cas, y compris pour la série des Malaussène. Mêmes symptômes que pour l'enfant en difficulté scolaire: procrastination, dépréciation de soi, hypocondrie. Mais j'arrive à me morigéner. Je me dis: «Arrête ton char, au boulot!» C'est producteur de complexes, la cancrerie précoce! Un tempérament un peu clown m'aide à compenser.
Alors qu'on associe la cancrerie au travail obligé, vous dites qu'on s'y heurte même quand on exerce sa passion. Comment l'expliquez-vous?
D.P. Parce que la passion ouvre sur le travail! Que l'on ait été un ancien cancre ou pas, le travail littéraire réclame un effort discontinu. Un essai, c'est de la littérature directionnelle. L'auteur répond à une question latente. Ce n'est pas le cas avec le roman, pourvu que l'on échappe à cette maladie française qui consiste à écrire un essai camouflé en roman. Ce qui préside à la nécessité d'écrire un roman, c'est de rendre compte de l'extraordinaire pagaille du réel autour de vous, en transitant par le sens profond de la gratuité. Cela exige une sorte d'état d'urgence permanent. Le roman est assez proche de ce réel et, en tant que projet, il est gratuit puisque, au fond, tout le monde réclame des explications.
Il y a un paradoxe Pennac. Chagrin d'école répond à cette envie d'explication. En ce sens, c'est un essai. Mais il s'apparente aussi à l'autobiographie et, en raison du style, au roman. Pourquoi ne pas jouer à fond la carte de l'essai?
D.P. Ce livre est un essai narratif: un mixte entre le roman et l'essai. Si je devais opposer les genres, je dirais: dans un essai, même si c'est vrai, c'est faux; dans les romans, même si c'est faux, c'est vrai! En matière de pédagogie, il est très difficile de systématiser une pensée. Chacun sait - même si c'est un non-dit - que la personnalité du professeur joue un rôle considérable dans la tenue d'une classe, de même que la personnalité du proviseur joue un rôle déterminant dans l'état d'esprit d'un établissement. Comment le formuler dans un essai? Les attitudes sont absolument personnelles. Les professeurs qui m'ont marqué étaient tous différents les uns des autres. Dans un essai, je dirais qu'ils ont des qualités communes, qu'ils sont constants, qu'ils ne sont pas suspects d'absentéisme (rires), qu'ils adorent leur matière, qu'ils sont passionnés par la classe, laquelle est une matière humaine. Une fois que vous avez dit cela, vous réalisez qu'il s'agit de qualités d'ordre individuel, pas du tout communément partagées. Impossible de théoriser! C'est comme l'amour: essayez de parler d'amour dans un contexte pédagogique, vous vous ferez rembarrer... L'amour de la classe réclame non pas une empathie - un désastre, l'empathie! - mais une aptitude à comprendre chaque cas particulier, à ressentir ce qui fait les doutes de cet élève, les humeurs de cet autre, et cela relève de qualités personnelles. Or on ne peut exiger d'un corps professionnel, surtout s'il rassemble un million de personnes, qu'il soit plus héroïque qu'un autre, celui des policiers ou des postiers, par exemple. Et pourtant, le métier d'enseignant repose sur une mythologie de la vocation, de l'amour des gosses.
Pourquoi raconter votre passé de cancre dans un livre qui, au final, est réjouissant? Vous dites qu'il n'y a pas à désespérer, sinon d'un prof qui n'aurait à la bouche que «Tu le fais exprès» ou «Y a qu'à»...
D.P. Je dirais même que c'est lui le cancre. Entendre dire «Je ne suis pas fait pour ça» ou «Nous n'avons pas été préparés à ça», c'est au fond assez semblable à ce que l'enfant veut exprimer quand il dit: «L'école, c'est pas pour moi; je ne suis pas fait pour ça.» Le cancre est ma figure à moi. J'avais un compte à régler avec lui. Il intervient comme un casse-pieds dans mon texte, mais aussi dans ma vie quotidienne ou dans l'écriture de chaque roman, même si je fais dans l'apparemment drolatique. Ma femme a fait les comptes: un livre sur trois m'envoie à l'hôpital... Je fais une hémorragie, je perds le tiers de mon sang et je me retrouve à l'hosto.
Le cancre Pennac était-il un cancre dépressif ou un cancre gai?
D.P. J'étais très gai. Ce qui m'a sauvé, c'est que j'étais joueur. Par exemple, j'étais champion du monde de polochon. Malgré notre immense différence d'âge, je crois pouvoir vous provoquer au polochon! Je me suis d'ailleurs toujours demandé pourquoi la balle au prisonnier n'était pas devenue un sport olympique. Je m'étais réfugié dans une espèce d'esprit farceur, avec des vengeances sournoises contre ceux dont je pensais qu'ils me haïssaient. C'était idiot. Il y a ça aussi dans la cancrerie. De même qu'on peut établir les qualités attendues d'un professeur, on peut trouver des points communs à l'ensemble des cancres, et l'un de ces points communs est l'inhibition. Ce handicap qui fait que, dès le départ et quels que soient l'âge, le niveau social et culturel, le gosse se persuade qu'il ne comprendra pas.
D'où vient cette inhibition?
D.P. Il ne faut pas tenir compte des origines, mais de l'inhibition elle-même. Parce que si l'on essaie de tenir compte des origines, on va se disperser en autant de cas qu'il y a de gosses: celui-ci qui est torturé par ses parents; celui-là qui, au contraire, vient d'un milieu cultivé mais dont le père a mis la barre trop haut... Il y a le cas de celui qui souffre d'un premier traumatisme scolaire avec une institutrice ou un instituteur qui l'a esquinté... Il y a le cas du gosse de province, qui débarque de Clermont-Ferrand où il passait pour très brillant et qui, arrivé à Henri-IV ou à Louis-le-Grand, se fait massacrer par ses professeurs... Ils disent de lui qu'il est un crétin, et c'est lui, perdant ses cheveux par plaques, que je récupère dans ma classe.
Vous parlez de cas réels, de vos propres élèves?
D.P. Je n'ai rien inventé. Le premier travail consiste à rassurer le gosse. Ce que faisait, par exemple, mon prof de mathématiques, un Socrate génial, car il pratiquait une maïeutique qui fonctionnait parfaitement. Face à une classe agressive, avec des bagarreurs, cet homme-là, qui n'avait aucun des attributs de l'autorité, se faisait respecter des pseudo-caïds et cela dès la première heure de cours. Au fond, il nous transformait. Ayant le sens de l'ignorance, il arrivait à faire passer à nos propres yeux nos misérables bribes de connaissances pour des pépites. Il posait des questions élémentaires. On répondait en se marrant. Il disait: «Vous avez tort de rire, c'est très bien que vous le sachiez, ça n'est pas simple.» A partir de là, il entrait dans une théorisation qui nous captivait. Les gosses étaient introduits dans la complexité. Ils avaient cru jusque-là que ce qui les rebutait, c'était la connaissance en tant que telle, parce qu'ils étaient des crétins. Qui le leur avait dit? Un instituteur? Un parent? Un gosse se laisse aisément convaincre qu'il est idiot. Un comportement un peu méprisant... Avec un rien, on installe un gosse dans le doute fondamental. Mais avec un rien, un professeur peut dire: «Tu crois que c'est simple, ce que tu viens de dire? Pourquoi ris-tu? C'est très compliqué, mais tu l'as compris.» Et à partir de là, il détient la clé - et pour chacun des gosses.
Mais l'immense majorité des élèves d'aujourd'hui peut-elle espérer tomber sur des zozos aussi géniaux que ceux décrits dans les bouquins de Pennac?
D.P. Pensez-vous sérieusement qu'il y eut une époque où l'on trouvait de bons professeurs? Dites-moi par quel mystère ou hasard on n'en trouverait plus aucun en 2007? Aucune espèce de raisonnement ne peut conforter ce discours fataliste. De mon temps, que pensez-vous que les familles disaient de l'immense majorité des profs? Qu'ils étaient nuls! Parce qu'il y a aussi un réflexe qui consiste à flanquer le désastre scolaire sur la décrépitude de l'institution et des profs. La phrase que j'ai constamment entendue en cinquante ans, c'est: «Le niveau baisse.» Je l'ai entendue dès 1969. Et je l'entends encore aujourd'hui.
On entend fréquemment des professeurs dire qu'ils n'en peuvent plus. Que penser de cette démoralisation?
D.P. Le corps enseignant n'est pas le corps social le plus déprimé. Je crois que ce sont les aiguilleurs du ciel: ceux-là font des dépressions, un peu comme les responsables militaires. Mais combien ai-je eu dans les années 1960 de profs absentéistes? On leur cassait les pieds. Je décris un type qui nous avait lancé son bureau à la figure. C'était une époque où il n'y avait pas de collège unique. Les classes ressemblaient à des conseils d'administration en culottes courtes. Surtout les classes des bons lycées, mais aussi dans les boîtes privées peuplées d'enfants de la classe moyenne, on rendait les profs cinglés. Lesquels, quand ils se heurtaient à des enfants difficiles, estimaient qu'ils n'avaient pas été formés pour cela. La question est liée au collège unique, où l'on enseigne jusqu'à seize ans à une population adolescente entière. Ça n'a pas changé la réaction de la famille par rapport au corps enseignant. Soit elle le critique, soit elle lui donne raison.
Pourquoi écartez-vous l'étude des causes?
D.P. C'est au sociologue, au psychanalyste, à l'anthropologue, de les déterminer. L'enseignant, lui, est face à l'effet. S'il organise son enseignement d'après ce qu'il peut imaginer des causes, il court au désastre, celui du préjugé réciproque. Si vous vous dites d'un gosse: «Le pauvre, ses parents devaient être des ignares quand il était petit», vous déterminez la cause comme étant productrice d'une fatalité. En revanche, si vous agissez sur la matière, vous changez la donne.
Votre père vous parlait-il de votre cancrerie?
D.P. Il n'en parlait pas. Il était né en 1900, ma mère en 1905, et on ne faisait pas de psychologie.
Même lorsque, plus tard, il vous envoie ce courrier ainsi libellé: à «Daniel Pennacchioni, professeur»?
D.P. Nous avons eu deux discussions, dont une sur la guerre d'Algérie. C'était en 1961. J'avais collectionné les cartes d'état-major car je projetais d'aller en Suisse par l'Algérie. Je ne voulais pas faire la guerre. Ce n'était pas contre le service militaire. Je l'ai fait après sans problème. Dix ou quinze ans plus tard, mon père m'a dit: «Qu'est-ce qui t'a pris?»
Et la deuxième conversation?
D.P. Il était très vieux. C'était juste avant sa mort. Nous avons eu une discussion sur le temps, et sommes tombés d'accord sur une perception de la temporalité, cette espèce d'éternité de l'enfance. Au temps où l'enfant n'était pas immédiatement client de la société de consommation, il éprouvait jusqu'à la puberté une sensation de flottement, d'éternité sans frontière. Dire à un gosse: «La semaine prochaine, si tu ne travailles pas...», ça n'avait aucun sens. La semaine prochaine? Mais c'est dans trois mille ans! Avec la puberté, il passe du sentiment d'éternité au sentiment de perpétuité. A partir de l'explosion du corps, le gosse se sent coincé dans un présent qui ne passe pas. Les adolescents en souffrent. Ils ont le sentiment d'en avoir pris pour perpète. Nous-mêmes savons que le temps passé ne revient jamais. Cette conversation avec mon père m'a servi pédagogiquement. J'ai toujours, comme professeur, senti la nécessité d'un présent pédagogique. L'heure de cours doit être vécue comme un présent d'incarnation. Vous ne pouvez réussir que par le biais de votre matière. Le présent espagnol, français, de l'histoire. C'est très difficile. Allez dire ça dans un IUFM, mais comment?
Vous dites qu'un bon professeur se couche tôt.
D.P. Oui, ce qui n'est pas possible parce qu'il a des copies à corriger. Une amie m'a engueulé au téléphone: «Tu te fous de moi! On se couche tôt?» Il ne faut pas donner les devoirs pour marquer des niveaux, mais pour entretenir la mécanique. Si on veut apprendre à écrire à un gosse, il faut qu'il écrive. Si on veut lui apprendre le français, il faut qu'il apprenne du français. Si on veut régler ses problèmes orthographiques, idem. Il n'y a que l'exercice de la langue pour apprendre. Le seul moyen qu'on ait de faire qu'un élève vive le présent du cours, c'est l'incarnation du professeur dans cette symbiose entre la matière enseignée et la matière de la classe.
A certains moments, ne cédez-vous pas à l'aquoibonisme?
D.P. Ce n'est pas de l'aquoibonisme. C'est: «Comment le théoriser?» Il faut que le professeur soit une incarnation de la grammaire, de la géographie, des maths... Entre là un élément de séduction: un gros mot encore dans l'éducation. Et pourtant, il ne s'agit pas de séduction affective, libidinale, mais de séduction intellectuelle. Chacun d'entre nous va percevoir l'individualité d'une classe. Ma troisième n'a pas le même tempérament que ma seconde, qui n'a pas le même tempérament que ma sixième, quelle que soit la différence de niveau. Je peux avoir une sixième plus mûre qu'une quatrième, trop travaillée par l'adolescence. Il faut installer ce présent d'incarnation, sachant en effet qu'une classe n'est pas un régiment, mais un orchestre.
Soit. Mais pendant longtemps, on a voulu que la classe marche au pas, sans une tête qui dépasse, sauf sur la notation finale... Et aujourd'hui, dans l'orchestre, tout le monde loue les mérites du premier violon...
D.P. Si je considère la classe comme un régiment, je vais abandonner les deux tiers au bout d'un trimestre. Les plus costauds s'en sortiront. Il ne faut pas faire de l'angélisme, mais il est clair que tel élève n'a pas les mêmes aptitudes que tel autre. Avec le premier violon, il y a une idéologie de l'exception qui est meurtrière. Combien de chances un enfant de banlieue a-t-il de devenir Sarkozy ou Zidane? C'est la société de consommation qui veut qu'on leur vende ça. C'est le marketing idéologique: «Tu seras Zidane, mon fils.» C'est terrible.
Comment y remédier?
D.P. Par ce concept d'harmonie. Quel est l'idéal? C'est de bien faire ce qu'on fait. L'essentiel, c'est de discerner les aptitudes. Les gosses en ont. Je raconte dans le livre le cas d'une enseignante formidable qui pratiquait cela. Ses élèves la faisaient rire. Hors cours, elle me racontait les systèmes d'explication foireux des devoirs non faits. Elle adorait leur inventivité. Au lieu de se gendarmer contre le mensonge, cette enseignante en tirait parti. Je cite aussi l'exemple de mon copain Pierre, qui, quoique dans un collège bordélique, obtenait des gosses qu'ils l'attendent en rang à l'entrée de la classe! Et pourtant, il ne leur faisait pas peur. Mais il avait une espèce de bonté intraitable. Or la bonté ça joue aussi.
Vos exemples tournent également autour de l'autorité. Aujourd'hui, on hurle dès que le mot «autorité» est prononcé. Comment réagissez-vous à cela?
D.P. Je me pose la question du bien-être. Un gosse que je laisse rebondir comme une balle de caoutchouc contre les murs, quelle chance a-t-il de s'installer dans un bien-être intellectuel? Aucune, parce qu'il faut du temps, du silence, de l'immobilité, de la confiance. Dites aux gosses, à la troisième ou quatrième heure de la matinée: «On écoute Paris.» Pendant deux ou trois minutes. Puis reprenez le cours en donnant à votre voix la qualité de la rumeur un peu lointaine. C'est formidable. Ils se reposent, ils s'installent dans du silence. Le bahut est bordélique, et nous, on écoute le bahut. Par exemple, je leur demande une liste de mots automatiques: ce qui leur passe par la tête. «A quoi penses-tu? - A rien. - Marque: "rien".» Et ça repart. Au début, les gosses vont produire dix ou douze mots. Rééditez l'exercice, et au bout de trois semaines vous ne les arrêtez plus: 50, 60, 80 mots. Ensuite, on peut étudier thématiquement cette association. Ces thèmes ont à voir avec le silence, l'agitation, la concentration, le chahut. Apparaissent des nécessités qui ne sont pas seulement liées à l'éducation, mais à l'équilibre individuel: on a besoin de silence, de solitude, d'immobilité. On en a besoin constitutivement. On s'aperçoit qu'on en a besoin pour apprendre. Celui qui rentre dans votre cours de français, c'est un gosse qui est encore en maths, à la récré ou dans le cassage de gueule qu'il projette à la sortie du bahut. Le traitement du temps est indispensable à l'installation d'une heure de cours.
Il y a un passage qui fera bondir certains, c'est celui sur la pension. Vous semblez y être favorable.
D.P. La pension est tributaire des crétins qui s'y trouvent. Je ne la décris qu'après avoir décrit le martyre du cancre externe, coincé entre le marteau de l'école et l'enclume de la famille. Deux temporalités, deux systèmes d'excuses. A l'école: inventer une excuse pour le travail non fait. A la maison: rassurer la famille contre la vindicte de l'école. Pas de meilleure façon de s'excuser que d'en impliquer d'autres. Ce sont les gosses qui chahutent le plus les profs qui décrient le manque d'autorité! Et le même gosse va expliquer à l'oreille de professeurs complaisants que ses parents se déchirent à la maison. Parce que les deux parties sont amenées à se rencontrer, ce mensonge coûte une énergie intellectuelle, affective, mentale et nerveuse phénoménale. Une des solutions, c'est de faire en sorte que ces deux types d'interlocuteurs soient séparés. En pension, cinq jours par semaine, l'enfant a affaire avec l'interlocuteur scolaire et les deux jours restants avec l'interlocuteur familial. La pension repose les parents à qui le gosse va manquer pendant quatre jours, et l'élève n'a plus besoin d'inventer des excuses puisqu'il est en salle d'études le soir.
Le héros du livre n'est pas le prof ou le cancre, mais plutôt l'adolescent. Par exemple, vous évoquez cette fillette de douze ans qui, éclatant en sanglots, vous dit: «J'ai douze ans et je n'ai rien fait.»
D.P. C'est ce que j'appelle la «bilanomanie»: la manie du bilan. Cette petite était une enfant heureuse et poreuse, heureuse parce que poreuse, une gamine extrêmement sensible. Elle avait une relation assez fusionnelle avec son père. Ce dernier venait de se faire virer de son entreprise. C'étaient les premières années du chômage de masse. A l'époque, on considérait qu'il ne frappait que les ouvriers. Quand les cadres ont été licenciés à leur tour, le traumatisme a été très fort. La veille, le père de la gamine avait dit à table: «J'ai 38 ans et je n'ai rien fait.» Par sa brutalité, le licenciement anéantit la personne. Les quinze années de service dans la boîte ne sont vécues que comme l'aliment d'une frustration, d'une injustice. Le type licencié ne se dira pas spontanément: «La conjoncture est mauvaise. Je suis viré. O.K.» Certains le feront, mais c'est rarissime. Il se trouve que la gamine, à l'occasion d'une interrogation, a sorti cette phrase toute faite: «J'ai douze ans et demi et je n'ai rien fait.» Elle souligne combien les enfants sont poreux. Ils arrivent en classe avec leur famille dans le sac à dos.
Est-ce l'effet de l'idée qu'il faut avoir fait quelque chose de sa vie même à douze ans?
D.P. Pas dans la bouche de cette enfant, qui était poreuse au chagrin du père. Mais il est vrai qu'il y a chez les adolescents un désir si vif de sortir de la perpétuité et d'entrer dans la temporalité qu'ils sont tentés d'y accéder en sortant de la loi. Un gosse m'a dit avec une candeur totale: «Monsieur, moi, l'analyse logique, c'est pas mon truc. Mais un moteur de mob, je peux vous le démonter.» Je lui ai répondu: «Ça te sera très utile comme mathématicien mais, comme voleur, tu finiras en cavale. Tu te feras gauler. Ou un de tes copains te balancera, parce que tu es trop malin. Parmi les voleurs de moteurs de mob, il n'y a pas de morale - parce qu'ils sont tous voleurs.»
Il y a une autre idéologie que vous contestez, celle selon laquelle les bandes sont quasi innées.
D.P. Ce qui fait la bande, c'est la paupérisation et le confinement. La réaction à la cancrerie peut susciter l'adhésion à la bande. Si j'avais été un gosse moins développé, j'aurais été membre d'une bande. Que propose la bande? La dissolution d'une identité encombrante, celle du mauvais élève, dans une adhésion de groupe, mais où, le gosse l'ignore, son identité est infiniment plus dissoute qu'elle ne l'est à l'école. Il n'est plus qu'un public miroir. Il y trouve une personnalité d'emprunt, une mimique de groupe. Ce qui pousse le gosse à adhérer, sociologiquement, c'est peut-être la paupérisation. Psychologiquement, c'est la maman seule, le père en taule, et puis l'échec scolaire. Entre affronter des regards désapprobateurs et la conviction de sa crétinerie et, de l'autre côté, être accueilli par la bande sur de nouveaux critères: physique, courage, et surtout métabolisation de toutes les fonctions intelligentes par la ruse... Les gangsters qui ne se sont jamais fait prendre auraient fait d'extraordinaires chefs d'entreprise, sauf que leur intelligence sociale se tourne en ruse et en cruauté. La ruse ne peut aller qu'avec la cruauté, avec la perte du sens de l'autre. Si pour faire faire des économies à une multinationale, je considère que ses travailleurs sont un poste budgétaire, j'arrive à les abstraire comme un chef de bande peut abstraire un gêneur en le liquidant. Nous sommes à l'époque où l'on filme des crimes ou des agressions téléchargeables sur Internet. L'individu est une abstraction dans la démarche de l'économie, il l'est également chez les voyous.
En quoi l'analyse grammaticale, la récitation par coeur, l'apprentissage de textes de poésie, en bref la pratique de la lecture, peuvent-ils amener certains de ces gosses à sortir de la cancrerie?
D.P. L'apprentissage du texte ne peut être reçu par l'élève que si vous le faites passer dans un présent d'incarnation, avec une injonction d'éternité: «Ce texte que je t'apprends, je ne te l'apprends pas pour que tu me le récites la semaine prochaine, mais pour la vie!» Le minimum, c'est que je l'apprenne, moi aussi. Prenons un autre cas, celui de la dictée. Au début, un texte de six lignes prend une heure de cours. Pendant deux semaines, on en fait tous les jours. Puis ça ne prend plus que trente minutes, quinze minutes, et on passe à des dictées plus longues. La métamorphose de celui qui, après avoir toujours eu zéro, obtient une note positive, c'est extraordinaire!
A-t-on raison de craindre un déferlement des sabirs venus des banlieues, comme le redoutent certains aujourd'hui?
D.P. Historiquement, l'argot est le langage du pauvre. Il s'est développé à raison inverse du centralisme linguistique français: plus on supprime de langues vernaculaires, plus les gens qui ont à se dire des choses confidentielles se les disent comme ils le peuvent, c'est-à-dire en argot. Un frère et une soeur parlent vite un langage codifié que les parents ne peuvent pas comprendre. Enfant, je jouais avec des Calabrais et on pouvait légitimement penser qu'ils ne parlaient pas français. Mais quand ils venaient goûter chez ma bourgeoise de maman, ils disaient: «Bonjour Madame», «Très volontiers»... Introduisez un gosse dans un autre milieu, qu'il a déjà fréquenté deux ou trois fois, je ne lui donne pas une semaine pour se plier aux codes. A Belleville, de 1985 à 1995, rue Lesage, dans ce lieu où les gosses viennent se faire aider pour leurs devoirs, sitôt qu'ils me voyaient dans le couloir, ils se mettaient à parler verlan. A les entendre dans la rue, vous êtes persuadé qu'ils ne parlent pas français. Mais s'ils vous reçoivent chez eux, ils parlent comme vous, pas avec le même vocabulaire, parce qu'ils n'ont pas la même culture et le même âge. Mais si je dis: «Arrête avec ton accent à la con. On n'est pas entre copains. Parle-moi normalement!», il arrête. Seule une minorité de 0,4 à 0,6% des 12 millions d'enfants scolarisés a décroché.
[Lire, octobre 2007]
Pourquoi y a-t-il autant d'argot dans vos romans?
D.P. Parce que l'argot fait partie de la palette de la langue. Je suis entré dans le dictionnaire la même année que «casse-couilles». Les formules que j'utilise sont souvent des métaphores créées par moi, pour jouer avec les mots. La démagogie, ce serait de rechercher un effet immédiat sur les jeunes générations, sauf que les gosses ne parlent pas mon argot à moi.
Comment un cancre comme vous est-il devenu un écrivain?
D.P. Par des désinhibitions successives. D'abord par la lecture. Même quand je ne savais pas lire, je lisais. L'amour de la littérature me vient peut-être d'une physiologie du lecteur incarné par le bien-être manifeste de mon père et de mon frère en train de lire. Ensuite, parce que, dans mon indignité scolaire, je me suis constitué une bibliothèque intime qui a commencé par les contes d'Andersen, où domine le conflit entre un être solitaire d'exception et une norme. Je ne me voyais pas écrivain, mais j'écrivais. Ma première oeuvre, en cinquième, a été la transcription en alexandrins de L'ours de Tchekhov. Alors que j'avais de mauvais résultats, je trouvais l'alexandrin épatant. Bernard, mon frère, me disait que c'était bien. Qu'il me le dise supposait que ça m'était accessible. J'avais le goût de la forme. Et puis les sonorités de la langue: j'ai toujours été éperdument amoureux du français, de l'oralité.
Que peut la littérature ou, plus modestement, un livre comme Chagrin d'école?
D.P. La littérature est mentalement vitale, mais elle n'est pas opérante. Beaucoup de gens meurent de soif avec l'eau à leur portée. Si, à l'intérieur du système scolaire, les profs diffusaient ce qu'ils aiment ou ont aimé à l'âge des gosses de leur classe, ce serait déjà un progrès. Ils pourraient le faire dans les interstices: cinq minutes à la fin du cours. Par exemple, je viens de lire Les belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu (Albin Michel). Un roman ma-gni-fi-que! Je peux en lire deux pages, raconter l'argument et lancer: «Qui le veut? Le premier qui lève le doigt l'aura.» Ça détend l'atmosphère et ça prédispose les élèves à l'analyse littéraire proprement dite.
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dimanche, 02 décembre 2007
Texte apocalyptique : une Bonne Nouvelle ?
[de Marie-Noëlle Thabut, cef.fr, commentaire de Mt 24, 37-44]
- Une chose est sûre, ce texte n’a pas été écrit pour nous faire peur, mais pour nous éclairer : on dit de ce genre d’écrits qu’ils sont « apocalyptiques » : ce qui veut dire littéralement qu’ils « lèvent un coin du voile », ils dévoilent la réalité. Et la réalité, la seule qui compte, c’est la venue du Christ : vous avez sûrement remarqué le vocabulaire : venir, venue, avènement, toujours à propos de Jésus ; « Jésus parlait à ses disciples de sa venue... L’avènement du Fils de l’Homme ressemblera à ca qui s’est passé à l’époque de Noé... Tel sera l’avènement du Fils de l’Homme... Vous ne connaissez pas le jour où votre Seigneur viendra... C’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’Homme viendra ». Ce qui veut bien dire que le centre de ce passage, c’est l’annonce que Jésus-Christ « viendra ».
- Chose curieuse, c’est au futur que Jésus parle de sa venue... « Le Fils de l’Homme viendra » ... on comprendrait mieux qu’il parle au passé ! S’il parle, c’est qu’il est déjà là, il est déjà venu... Le mot « venue », ici, n’est donc pas synonyme de naissance ; la suite du texte nous en dira plus.
- Pour l’instant, je voudrais m’arrêter sur ce qui, d’habitude, nous dérange dans cet évangile ; c’est la comparaison avec le déluge, au temps de Noé et la mise en garde qui va avec : « Deux hommes seront aux champs, l’un est pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin : l’une est prise, l’autre laissée ». Comment faire pour entendre là un évangile, au vrai sens du terme, c’est-à-dire une Bonne Nouvelle ?
- Comme toujours, il faut faire un acte de foi préalable : ou bien nous lisons ces lignes à la manière du serpent de la Genèse, c’est-à-dire avec soupçon... ou bien nous choisissons la confiance : quand Jésus nous dit quelque chose, c’est toujours pour nous révéler le dessein bienveillant de Dieu, ce ne peut pas être pour nous effrayer.
- En fait, c’est un conseil que Jésus nous donne ; il prend l’exemple de Noé : à l’époque de Noé, personne ne s’est douté de rien ; et ce qu’il faut retenir, c’est que Noé qui a été trouvé juste a été sauvé ; tout ce qui sera trouvé juste sera sauvé.
- Et là, on retrouve un thème habituel, celui du jugement (du tri si vous préférez), entre les bons et les mauvais, entre le bon grain et l’ivraie : « Deux hommes seront aux champs, l’un est pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin : l’une est prise, l’autre laissée »... Cela revient à dire que l’un était bon et l’autre mauvais. Evidemment, parler des bons et des mauvais comme de deux catégories distinctes de l’humanité, c’est une manière de parler : du bon et du mauvais, du bon grain et de l’ivraie, il y en a en chacun de nous : c’est donc au coeur de chacun de nous que le bon sera préservé et le mal extirpé.
Il nous revient de veiller, comme dit Jésus, c’est-à-dire de nous trouver prêts pour le jour où « le Fils de l’Homme viendra ».
- Je remarque autre chose, c’est que Jésus s’attribue le titre de Fils de l’Homme : trois fois dans ces quelques lignes. C’est une expression que ses interlocuteurs connaissaient bien, mais Jésus est le seul à l’employer, et il le fait souvent : 30 fois dans l’évangile de Matthieu. Si vous vous souvenez, c’est le prophète Daniel, au deuxième siècle avant Jésus-Christ, qui disait : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu’avec les nuées du ciel, venait comme un fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher en sa présence. Et il lui fut donné souveraineté, gloire et royauté : les gens de tous peuples, nations et langues le servaient ; sa souveraineté est une souveraineté éternelle qui ne passera pas, et sa royauté une royauté qui ne sera pas détruite. » (Daniel 7, 13-14). En hébreu, l’expression « fils d’homme » veut dire tout simplement « homme » : cet être dont le prophète Daniel parle est donc bien un homme, et en même temps il vient sur les nuées du ciel, ce qui en langage biblique, signifie qu’il appartient au monde de Dieu, et enfin il est consacré roi de l’univers et pour toujours.
- Mais ce qui est le plus curieux dans le récit de Daniel, c’est que l’expression « Fils d’homme » a un sens collectif, elle représente ce que Daniel appelle « le peuple des Saints du Très-Haut » c’est-à-dire que le fils de l’homme est un être collectif ; il dit par exemple, « La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux ont été données au peuple des Saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ... » (Dn 7, 27) ou encore : « Les Saints du Très-Haut recevront la royauté et ils possèderont la royauté pour toujours et à jamais » (7, 18).
- Quand Jésus parle de lui en disant « le Fils de l’Homme », il ne parle donc pas de lui tout seul. il annonce son rôle de Sauveur, de porteur du destin de toute l’humanité. Saint Paul exprime autrement ce même mystère quand il dit que le Christ est la tête d’un Corps dont nous sommes les membres.
- Saint Augustin, lui, parle du Christ total, Tête et Corps, et il dit « notre Tête est déjà dans les cieux, les membres sont encore sur la terre ».
- Si bien que, en fait, quand nous disons « Nous attendons le bonheur que tu promets qui est l’avènement de Jésus-Christ notre Seigneur »... c’est du Christ total que nous parlons. Et alors nous comprenons que Jésus puisse parler de sa venue au futur : l’homme Jésus est déjà venu mais le Christ total (au sens de Saint Augustin) est en train de naître. Et là, je relis encore Saint Paul :
« La création tout entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore » ou bien le Père Teilhard de Chardin : « Dès l’origine des Choses un Avent de recueillement et de labeur a commencé... Et depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir, parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles ... »
19:51 Publié dans Bible | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : commentaire d'Evangile











