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dimanche, 01 juillet 2007
La Reine Zabo et les livres
Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l'humble armée des Alfas. Elle ne se trompait jamais. Elle les classait à l'odeur, tous, papiers chiffons, jute, fibre de coton, chanvre de manille...
Loussa jouait à cela avec elle. C'étaient leurs jeux secrets. Tous les deux seuls chez Isabelle, Loussa lui bandait les yeux, il lui mettait des moufles et il lui collait un bouquin dans les pattounes. Isabelle n'en pouvait rien savoir, ni par les regard, ni par le toucher. Son nez, seul, parlait :
- C'est bien beau, ce que tu m'a donné là, Loussa, pas du papier mortel, ça, un Hollande de bonne tessiture... la colle : de l'Excellence-Tessier... et l'encre, si je ne m'abuse, l'encre... attends voir...
Elle dissociait le parfum aérien de l'encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu' à retrouver le nom de l'artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d'encre-là, et la date exacte du cru.
Elle lâchait parfois son rire de grenouille.
- Tu as essayé de me rouler, mon salaud, la reliure ne date pas de la même époque... Une peau antérieure de vingt ans. C'était bien joué, Loussa, mais tu me prends vraiment pour un autre.
Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d'où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d'ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l'auteur, et la date de parution.
Parfois Loussa se contentait de faire parler les doigts d'Isabelle. Il lui ôtait ses moufles. Il obturait les narines de petits nuages hydrophiles. Il regardait les mains d'Isabelle caresser le papier :
- Papier mousseux, étouffé, trop spongieux, jaunira, tu verras ce que je te dis, dans quatre-vingt ans, les petits-enfants des enfants que nous n'évons pas faits retrouveront ce buoquin jaune comme un coing, l'hépatite y travaille déjà.
Elle n'était pas pour autant ennemie du papier périssable, en fibre de bois. Savante, certes, mais rien d'une snob. Elle s'émouvait de ce que les livres aussi fussent mortels. Elle vieillissait en même temps qu'eux. Elle ne pilonnait jamais, ne jetait jamais, ne jetait jamais un seul exemplaire. Ce qui vivait, elle le laissait mourir.
Daniel Pennac, la petite marchande de prose, Folio, p.247-248
18:15 Publié dans Pennac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livre











